Cannes 2026 : JOHN LENNON – THE LAST INTERVIEW

16/05/2026 - Par Aurélien Allin
Steven Soderbergh se saisit de l’une de ses idoles pour un documentaire qui sent le souffre – IA générative oblige – mais dont la substance l’emporte sur les polémiques.

Rien d’étonnant à ce que Steven Soderbergh consacre un documentaire à un des Beatles, lui qui, né en 1963 en pleine Beatlemania, assure que ses premiers mots, enfant, furent « Yeah, Yeah, Yeah » – le fameux refrain de « She Loves You » – et qui adulte, en conversation avec Richard Lester, a qualifié HELP ! d’inventeur de la photographie moderne pour ce qui est de l’usage de la couleur au cinéma. Rien d’étonnant, non plus, à ce que ce grand expérimentateur de forme(s), qui a notamment embrassé le numérique bien avant tout le monde, soit titillé par les possibilités de l’IA générative. Plus surprenant : qu’il les lie dans un seul et même projet, tant la musique de John Lennon, aussi expérimentale ait-elle pu être parfois, a toujours prospéré dans une rugosité organique, loin de toute quête de perfection policée. Le résultat ? JOHN LENNON : THE LAST INTERVIEW, au postulat éminemment intéressant puisque, comme son titre l’indique, le documentaire a pour matériau central le tout dernier entretien donné par le chanteur, en compagnie de Yoko Ono, à trois journalistes d’une radio californienne pour discuter de leur album « Double Fantasy ». Pourquoi dernier ? Car il fut conduit le 8 décembre 1980, jour où Lennon fut assassiné. Les bandes n’étant qu’audio, Steven Soderbergh n’a d’autre choix que de faire de THE LAST INTERVIEW un montage d’archives photo, audio ou vidéo, un exercice d’illustration aussi fastidieux à concevoir que passionnant formellement. Et, le plus souvent, extrêmement pertinent, démonstration de l’évidente connaissance de Soderbergh de son sujet – exemple parmi d’autres, son utilisation du segment de Paul McCartney dans « A Day In The Life » lorsque Lennon et Ono décrivent leur routine quotidienne. L’usage de l’IA, lui, laisse perplexe : immédiatement reconnaissable dans tout ce qu’elle peut avoir de factice et dévitalisée, elle ne donne finalement lieu qu’à des moments indignes de Lennon et Soderbergh, une imagerie de posters de bazar cheap (des fleurs se démultipliant comme une chorégraphie de Busby Berkeley, un écran splitté entre un désert sous le soleil et une plaine sous la lune…). Quelque chose entre new age cliché et modernité TikTok volontairement artificielle dont on ne saisit jamais ce qu’elle apporte, si ce n’est une distraction de l’attention contre-productive. Surtout, ces images apparaissent facilement remplaçables par des archives filmiques ou des animations, même sommaires, d’artistes abordables. Seule véritable légitimité à ces (courts) passages ? Leur mauvais goût affiché qui, par bien des aspects, rejoint celui de John Lennon, son humour sarcastique, enfantin et branque, nourri à son inconfort social – témoignage, là encore, de la compréhension profonde qu’a Soderbergh du musicien. Aussi épidermique soit notre refus de l’IA générative, il serait toutefois dommage de réduire THE LAST INTERVIEW à cette note de bas de page, tant son intérêt réside ailleurs. S’adresse-t-il aux néophytes ? Non. Les fans y apprendront-ils quoi que ce soit de nouveau ? Non plus – tout ce que Lennon et Ono racontent dans cette interview, qu’il s’agisse de faits, de leur psyché ou de leur intimité, est plus ou moins connu. Alors, à quoi bon ? Comme pour le formidable ONE TO ONE de Kevin Macdonald, la substance de THE LAST INTERVIEW dépasse son sujet stricto sensu. Si le cinéaste écossais faisait de son projet un regard politique sur 2025 à travers ce qu’il détaillait de 1972, Steven Soderbergh, lui, a l’air tout simplement de se raconter, consciemment ou non, à travers John Lennon, cet artiste qui, le jour-même de sa mort, déclarait : « Je ne cesserai de créer qu’une fois mort et enterré. Et ce n’est pas pour tout de suite ». Infatigable travailleur lui-même, dont la filmographie s’avère toujours plus prolifique, généreuse et décomplexée avec l’âge, Steven Soderbergh trouve même en Lennon un allié de poids à la multiformité de son œuvre, lorsque le chanteur des Beatles clame ici, pour défendre le disco et toute forme de musique : « Arrêtons de tout cataloguer ! ». Grâce à ces passerelles le cinéaste, jamais avare en autodépréciation, a l’air de se servir de la liberté d’un génie disparu qu’il révère pour défendre la sienne. Beau et touchant, forcément.

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Sortie : Prochainement
De : Steven Soderbergh
Pays : États-Unis
Durée : 1h35
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