Cannes 2026 : SOUDAIN

15/05/2026 - Par Aurélien Allin
Ryusuke Hamaguchi réussit là où Kore-eda et Kurosawa avaient échoué : son film en France convainc. Et plus que ça : SOUDAIN est un prodige de cinéma.

SOUDAIN porte mal son titre. Car dans le nouveau film de Ryusuke Hamaguchi rien ne l’est vraiment, soudain, si ce n’est l’amitié qui naît subitement entre Marie-Lou (Virginie Efira), directrice d’un EHPAD chantre de la méthode « Humanitude » et Mari (Tao Okamoto), metteuse en scène nippone atteinte d’un cancer en phase 4 dont la dernière pièce joue dans la capitale. Hormis ce coup de foudre tonitruant porté par l’insensée et instantanée alchimie qui unit Efira et Okamoto, toutes deux splendides de justesse, SOUDAIN prend son temps, comme un pied de nez à ces infirmières et à ces costumes-cravate certains qu’un soin humain est forcément trop long, inefficace, improductif. À l’image de ce premier plan qui, des toits de Paris, descend lentement vers un jardin où l’on fait la sieste, Hamaguchi nous invite à pénétrer dans une bulle. Réaliste, filmée avec le naturalisme qui caractérise le cinéaste. Mais hors du monde et de son rythme effréné. SOUDAIN filme longuement les réunions de Marie-Lou avec ses équipes, les visios avec les patrons chevillés aux actionnaires, les soins apportés aux patients, les ateliers pour les aider à se relier à leurs sens. S’y dévoile une infinité de fragments de vies des malades, de leurs familles, de leurs soignants. Et de Marie-Lou et Mari, dont les discussions, épiques, intimes et universelles, politiques et artistiques, aussi fascinantes quand elles se déploient en mouvement que lorsqu’elles se posent, rythment les 3h16 du film. Moteur inarrêtable de storytelling, SOUDAIN est en ce sens un cousin très proche de DRIVE MY CAR, voire une variation sur les mêmes thèmes, les mêmes figures, la même mécanique d’une rencontre de deux solitudes ; on y parle également diverses langues sans entrave – ici, le français et le japonais –, on y assiste à une représentation théâtrale et aux coulisses d’un univers mystérieux. Des films jumeaux et pourtant si différents, SOUDAIN ne coulant pas avec le flot ultra fluide de DRIVE MY CAR. Ici, Hamaguchi étire tant le temps et le récit que naît parfois l’impression, jamais dommageable pour autant, qu’il se perd en digressions, qu’il ne sait conclure. Sauf que, tel un maître du détour, il aboutit toujours à un nouveau moment de grâce, une pierre de plus à l’édifice d’un propos très offensif, quasi marxiste, contre le capitalisme et ce qu’il fait à nos corps et à nos âmes. Un prodige de cinéma car SOUDAIN se permet toutes les étrangetés, jusqu’à parfois avoir l’air (faussement) théorique, avec ses longues séquences où Marie-Lou et Mari discourent du capitalisme, schéma à la clé, telles des professeures en cours magistral – le film s’inspire d’une relation épistolaire entre l’anthropologue Maho Isono et la philosophe Maoko Miyano. Une artificialité presque théâtrale qui, au lieu de figer le film, lui insuffle vie et vérité. Rien, jamais, ne vient troubler la beauté fulgurante qui se déploie à l’écran car Hamaguchi, en réponse à notre réalité qui, au-dehors de la salle, se dévitalise de toute bienveillance et de toute recherche d’altérité, érige, lui, une douceur et une humanité fulgurantes. Voir ces deux femmes discuter, se comprendre et s’aimer, plonger leurs regards dans celui d’une vieille dame dévaste, terrasse, car cette douceur est une gifle rappelant tout ce dont on nous prive. Tout ce dont on se prive. Tout, dans SOUDAIN, est vecteur d’émotion sans que l’on puisse toujours, ou tout à fait, savoir comment, pourquoi. Peut-être parce que, storyteller de génie, Hamaguchi capte les vibrations invisibles du monde et crée la sidération avec rien ou si peu – une phrase dite en japonais quand on s’attendait au français, une étreinte, une soupe partagée à l’aube, deux regards caméra en champ contre champ. Peut-être, aussi, parce que SOUDAIN, comme DRIVE MY CAR et LE MAL N’EXISTE PAS, met en scène des êtres qui se battent, résistent, s’obstinent. Quand tout, au-dehors, pousse à la résignation. Avec beaucoup de sentiment, Hamaguchi tente, pendant 3h16, de « rendre possible l’impossible », de soigner le monde. Comment ne pas le suivre ?

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Sortie : 12.08.26
De : Ryusuke Hamaguchi
Avec : Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka, Marie Bunel
Pays : Japon/France
Durée : 3h16
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