Cannes 2026 : HOPE

18/05/2026 - Par Emmanuelle Spadacenta
Le retour inespéré du réalisateur de THE STRANGERS avec un blockbuster protéiforme et mutant. Du cinéma d’auteur et commercial qui prend des risques.

C’était long, dix ans. Depuis THE STRANGERS, film d’horreur viscéral aux scènes chamaniques endiablées, on avait perdu la trace de Na Hong-jin, queue de comète de la nouvelle vague coréenne, révélé à Cannes en 2008 avec le film brutal de serial killer THE CHASER. Mais HOPE était dans l’air. Des années que les pronostiqueurs le prédisaient à Cannes, se cassant le nez sur la réalité de l’entreprise : un mégafilm fantastique budgété à 35 millions de dollars – ce serait en fait plus – dans une industrie qui ne se confronte aux superproductions que depuis une vingtaine d’années, ça ne se boucle pas en claquant des doigts. La postproduction a été marathon et pour cause. L’invasion extraterrestre mise en scène ne va pas sans de très lourds effets spéciaux – et la Corée n’est pas Hollywood. Or HOPE ne se cache jamais derrière son petit doigt. Le pitch officiel annonce une chasse au tigre dans le village portuaire de Hope, laissant croire qu’en terme d’univers et de réalité, le film occuperait en gros le terrain ésotérico-horrifique de THE STRANGERS. Il ne faut pas dix minutes aux pêcheurs qui veulent le capturer et au chef de la police locale (prodigieux Hwang Jung-min) pour comprendre (et nous, avec) que les voitures qui volent et les bâtiments éventrés ne sont pas le fait d’un tigre, mais d’une créature bien plus grosse. Et bien plus forte. Et pas forcément de chez nous. Quand elle surgit, passant de l’ombre à la lumière en une fraction de seconde, son design ne se révèle pas si éloigné d’une sorcière de l’imagerie japonaise, elle sidère. Tremblant, choqué, le shérif de ce western coréen, arpente les rues sinueuses, désertes et jonchées de cadavres pour le retrouver – la direction artistique du film est époustouflante. Lui qui connaît le nom de chaque habitant, chaque commerçant et pensait avoir son patelin, situé à la frontière nord-coréenne, sous contrôle, tente d’arrêter la débâcle. S’il commence le film en « faisant la police » – il intime à un pêcheur, avec un brin d’arrogance, d’enregistrer son fusil de chasse auprès du commissariat –, il va rapidement se rendre compte que Hope compte de vrais guerriers et un arsenal pharaonique. Les syndicalistes, les vieux, les agents de police, sortent en masse les mitrailleuses et les fusils à pompe devant ses yeux éberlués, comme s’ils avaient été prêts pour l’action toute leur vie – probablement plus pour en découdre avec les rouges qu’avec les petits gris. Voilà qui contrevient, par un ton, brillamment tenu entre la brutalité et la gaudriole, au cliché d’un cinéma coréen préférant le marteau et les poings aux armes à feu – qui pourraient dangereusement le rapprocher du cinéma spectaculaire d’un pays où elles sont en libre-service. Avec une maîtrise kinétique dont peu de réalisateurs peuvent se targuer, un style percutant qui n’appartient qu’à lui et une écriture malicieuse de personnages et de dialogues – particulièrement fleuris –, Na Hong-jin orchestre la friction entre un cinéma furieux et réaliste coréen et les codes du blockbuster américain avec une ironie imparable. Lorsque Sung-ae (Hoyeon, en fliquette au summum du cool) use et abuse du demi-tour vrombissant en bagnole – le running gag est d’autant plus drôle qu’il est délayé sur les deux heures quarante que dure le film –, Na Hong-jin subvertit ce gimmick si américain. Doit-on comprendre que le titre HOPE est une variation de NOPE (le film d’extraterrestres de Jordan Peele), d’autant plus que Na Hong-jin lui a piqué son compositeur Michael Abels ? Y a-t-il aussi dans ces nombreux personnages increvables, la satire d’un héroïsme globalisé démesuré, face auquel le cinéma coréen s’est toujours inscrit en faux ? Tout triomphalisme n’est-il pas saboté par le gag ? Buster Keaton, le premier grand cascadeur, n’est-il pas cité en plein climax ? Est-ce qu’une bande de pêcheurs revivent ALIEN et PREDATOR à la fois, comme sidérés qu’Hollywood s’invite chez eux ? Le chaos provient-il de l’invasion alien et de la destruction qui s’en suit, ou – et c’est là où le film est susceptible de diviser – d’une méticuleuse mutation d’un formidable cinéma d’auteur, telle la créature finale tour à tour humanoïde et animale, en potentielle franchise commerciale (une sorte d’ALIENOÏD très haut de gamme) ? Ou peut-être ce chaos vient-il d’une chose très simple : la manière qu’a Na Hong-jin de brouiller les pistes entre agresseurs et agressés, un thème brûlant dont le blockbuster américain se tient minutieusement éloigné.

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Sortie : Prochainement
De : Na Hong-jin
Avec : Hwang Jung-min, Zo In-sung, Hoyeon, Michael Fassbender
Pays : Corée du sud
Durée : 2h40
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