Cannes 2026 : DE TOUTES LES NUITS, LES AMANTS

17/05/2026 - Par Aurélien Allin
Après ARISTOCRATS, Yukiko Sode continue d’imposer son regard avec ce splendide portrait des peurs et douleurs d’une femme, adaptation d’un roman éponyme de Mieko Kawakami.

Dès qu’elle dispose d’une matière pour se refléter, la lumière se fait visible, presque palpable. N’en est-il pas de même pour les êtres humains, qui se révèlent dans l’altérité ? Cette idée, Yukiko Sode l’applique avec beaucoup de poésie à Fuyuko, la protagoniste de DE TOUTES LES NUITS, LES AMANTS. Correctrice de livres à la vie morne, elle ne regarde pas la télé, ne boit pas, n’a pas franchement d’amis, encore moins de compagnon, et passe ses journées chez elle. Un ennui poli pour l’existence qui la mène même à corriger les prospectus qui gisent sur sa table. Dans un groupe la jeune femme, taiseuse, semble seule, enfermée dans sa propre vie, dans ce qu’elle pense (devoir ?) être. Une caractérisation juste, précise, très touchante, que Yukiko Sode sculpte en quelques scènes de son premier acte, formidablement aidée dans sa tâche par le travail d’interprétation de Yukino Kishii, dont on sait depuis LA BEAUTÉ DU GESTE de Sho Miyake qu’elle a besoin de peu, et encore moins de mots, pour raconter beaucoup. Fuyuko erre autant dans son existence que dans les longs plans silencieux échafaudés par Sode, enserrée dans une image splendide en 16mm aussi charnelle et sensuelle qu’elle peine à lâcher prise. La jeune femme pourrait avoir tout du petit oiseau fragile, ces personnages factices, un peu atones et agaçants, si elle n’était pas aussi intrigante. Alors que, pour la première fois de sa vie elle s’accorde la curiosité de goûter du saké – et aime au final un peu trop ça –, elle rencontre Mitsutsuka, professeur de physique gentil, calme, ordinaire à la limite d’être terne, rôle que la réalisatrice confie avec beaucoup de malice à Asano Tadanobu, superstar d’entre les stars, rocker rebelle au physique d’Apollon qui assume ici pleinement ses 52 ans. Se tisse une relation de confiance, peut-être même un amour, qui éclosent patiemment entre deux cafés et une balade dans les rues à discuter de leur passion commune : la lumière. Peu à peu, Fuyuko se révèle et le récit de l’accompagner – un flashback sec et tranchant révèle un trauma qui explique bien des choses. « Nous avons tous nos raisons », lui dit joliment Mitsutsuka lorsqu’elle s’attriste que seule l’ivresse libère sa parole. La beauté de DE TOUTES LES NUITS, LES AMANTS est là, dans l’impalpable de ce que Fuyuko vit et ressent, leçon de point de vue admirable car peu aisée tant ce personnage nous fuit, protégée par une cinéaste qui préfère les tempêtes intérieures aux grands gestes outranciers. Rares sont les personnages de cinéma aussi retors et impénétrables mais qui, pourtant, s’immiscent à ce point en nous pour y laisser une trace indélébile, une lumière presque visible.

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Sortie : Prochainement
De : Yukiko Sode
Avec : Yukino Kishii, Asano Tadanobu, Misato Morita, Mai Fukagawa
Pays : Japon
Durée : 2h19
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