Cannes 2026 : BEN’IMANA

19/05/2026 - Par Perrine Quennesson
Pour son premier long-métrage, la réalisatrice rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo s’installe 18 ans après le génocide de 1994 pour interroger la nécessaire, mais impossible, réparation d’une nation meurtrie dans sa chair et dans son âme.

Sur les hauteurs de Kibeho, un village s’érige en synecdoque du Rwanda : là, depuis dix-huit ans, cohabitent persécuteurs et suppliciés. Ceux que l’on nommait encore en 1994, Hutus et Tutsis. Si en 2012, année où se déroule le film, le vocabulaire ethnique s’efface, les douleurs, elles, demeurent, écrasées par un silence aussi inamovible que la brume hantant les collines de la région. C’est dans ce cadre que se déploie BEN’IMANA, premier long-métrage de la cinéaste Marie-Clémentine Dusabejambo. Elle revient sur la fin des gacacas (prononcer « Gatchatcha »), ces tribunaux populaires instaurés pour pallier l’engorgement du système judiciaire national et qui, durant sept ans, de 2005 à 2012, ont jugé les crimes de génocide commis entre 1990 et 1994. C’est dans l’un d’entre eux que l’on rencontre Vénéranda, une survivante, convaincue par ce système, mais surtout par la nécessité d’ouvrir le dialogue pour aller vers le pardon. C’est pourquoi elle organise des sessions de discussions entre les femmes du village, aussi bien victimes que mères, sœurs, femmes voire complices des génocidaires, toutes témoins. Mais quels mots employer pour raconter l’indicible ? Comment ne pas trahir par la parole ce qui a été subi par la chair ? Comment dire à haute voix ce qui a été vécu dans l’intime ? Marie-Clémentine Dusabejambo parvient à trouver l’endroit juste pour faire récit de l’horreur, de l’impensable, tout en respectant le silence que ces femmes habitent comme un lieu de protection, un espace de dignité et une prison dont il est nécessaire de s’évader pour toucher, ne serait-ce que du bout des doigts, à la vérité. Loin de tout académisme, malgré un léger didactisme, le film propose une esthétique de la proximité : les plans-séquences et une mise en scène claustrophobe enserrent ces souffrances mitoyennes dans des cadres denses, organiques, parfois inconfortables, mais toujours pudiques. En refusant le spectacle, la cinéaste capte une émotion à vif. Elle y parvient grâce à une narration solidement documentée et la force de ses interprètes, actrices professionnelles et véritables rescapées unies dans un même souffle à l’écran. Mais loin de se complaire dans la douleur, Marie-Clémentine Dusabejambo ouvre vers l’avenir grâce au personnage de Tina, la fille de Vénéranda, symbole d’une jeunesse à la fois protégée des horreurs par cette omerta et empêchée d’aller de l’avant quand toute sa vie est conditionnée par cette histoire irrésolue qu’elle souhaite outrepasser. Film ample, film fort, BEN’IMANA est une sidération et une entrée en matière plus que prometteuse pour sa réalisatrice.

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Sortie : Prochainement
De : Marie-Clémentine Dusabejambo
Avec : Clémentine U. Nyirinkindi, Isabelle Kabano, Kesia Kelly Nishimwe, Léocadie Uwabeza
Pays : Rwanda / Gabon / France
Durée : 1h41
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