Cannes 2026 : FJORD
D’année en année, d’aucuns accusent de plus en plus régulièrement les auteurs de « faire sans cesse le même film ». Autant dire qu’il ne vaudra mieux pas pour eux qu’ils se penchent sur FJORD, quintessence du cinéma de Cristian Mungiu qui, de surcroît, utilise des mécanismes similaires à ceux du passionnant R.M.N. Mihai (Sebastian Stan), roumain, et Lisbet (Renate Reinsve), son épouse norvégienne, viennent de s’installer en Norvège dans un petit village de bord de fjord. Il y fait froid, mais la population est chaleureuse. Tout juste regarde-t-on un peu de biais leur foi chrétienne ainsi que les pratiques et opinions (très) conservatrices qui l’accompagnent. Lorsqu’une prof remarque un bleu sur une de leurs filles, l’Aide à l’Enfance est mise en branle : le temps de l’enquête, on leur retire tous leurs enfants. Débute un long cauchemar ubuesco-kafkaïen pour Mihai et Lisbet qui assurent ne pas battre leur progéniture, mais reconnaissent leur avoir donné quelques rares et légères fessées. Tout comme il l’avait fait dans R.M.N., Cristian Mungiu opère une friction entre les différentes cultures qui constituent l’Europe et, ainsi, examine les possibles relents de xénophobie qui en émergent – l’usage de multiples langages, du roumain à l’anglais en passant par le norvégien, accentue cette impression de grand foutoir où plus personne n’écoute, entend ou comprend l’autre. Comme à l’accoutumée, le cinéaste roumain place sa caméra à distance, pour de longs plans souvent fixes, et une évidente froideur. Un mécanisme qui, loin de laisser le spectateur sur le pas de la porte, l’invite à entrer, à tout observer, à tout interroger, aussi bien ces parents que ce qu’on leur impose. L’évidence, peu à peu, se forme : on peut respecter la foi de ce couple tout en refusant une quelconque évangélisation à l’école ou toute assimilation de l’homosexualité à un péché ; on peut vouloir que l’on protège les enfants, tout en questionnant certaines des méthodes coercitives, dont la vertu sonne comme du paternalisme. Le mieux, alors, n’est-il pas l’ennemi du bien ? D’aucuns verront sans doute dans FJORD une ode au « en même temps » macronien ou une attaque conservatrice contre le progressisme mais ce serait mal connaître Cristian Mungiu – ses protagonistes très pieux ne seraient d’ailleurs sans doute pas très fans de son 4 MOIS 3 SEMAINES 2 JOURS. La force de cinéma de FJORD n’est pas d’asséner une vérité, si ce n’est de rappeler que celle-ci est protéiforme, complexe, qu’aucune grille de réflexion ni de jugement ne saurait s’appliquer aveuglément à toutes les questions, à tous les cas, à tous les individus. Ce devoir de raison et surtout, de nuances, a le mérite d’impliquer le spectateur, le pousser à examiner ses propres biais et préjugés, ses propres autoritarismes de pensée. L’enjeu n’est en réalité jamais de freiner le progressisme, mais d’essayer qu’il soit le plus sain, égalitaire et équitable possible, afin de favoriser un véritable vivre-ensemble (pas un pis-aller condescendant) où l’on jugerait les gens pour ce qu’ils font, pas pour ce qu’ils sont, où l’on partagerait des valeurs au lieu de les imposer. Le tour de force de FJORD reste qu’il n’a rien d’une leçon de morale didactique mais tout d’un vrai récit, captivant et immersif, qui décortique par le menu tout ce qui doit l’être. Jusqu’à ce plan final sidérant, pied de nez d’un Mungiu qui, le temps d’une envolée de poésie, prend à rebours la banalité un peu crasse du réel, celle dont il parvient toujours à regarder en face les travers, et embrasse, enfin, la grandeur des sentiments.
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De : Cristian Mungiu
Avec : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Loven Kongsli, Alin Panc
Pays : Roumanie / Norvège
Durée : 2h16

