FIFOI : affirmer l’éveil d’une souveraineté narrative

22/04/2026 - Par Perrine Quennesson
Temps forts de la troisième édition du FIFOI en six films et une masterclass donnée par Aïssa Maïga, présidente du jury.

Le rideau est tombé sur cette troisième édition du Festival International du Film de l’Océan Indien (FIFOI) qui s’est déroulée du 14 au 19 avril à Saint Paul de la Réunion. Pour ce rendez-vous encore jeune qui continue de chercher sa forme, le bilan est celui d’une édition publique lumineuse et prometteuse : porté par l’association Hors Champs Réunion avec le soutien de France Télévisions, le festival s’est affirmé comme un miroir de la vitalité régionale, capable de faire rayonner les regards ultra-marins auprès d’une audience élargie. Parallèlement à cette célébration du cinéma, le volet professionnel s’est imposé comme un pilier de la filière avec la deuxième édition de son Fifoi : The Market. Ce carrefour stratégique témoigne d’une structuration concrète avec 220 professionnels accrédités et un nombre de candidatures aux pitchs qui a triplé pour atteindre 161 projets. Sous l’impulsion de Mohamed Saïd Ouma, ce marché adopte une philosophie « tipa tipa » –– doucement mais sûrement – pour construire des fondations solides, notamment via le programme Indaba axé sur la coproduction. Ensemble, ces deux dimensions du Fifoi travaillent à une ambition commune : faire émerger une véritable souveraineté narrative et on espère désormais voir cette dynamique se prolonger avec une diversité toujours plus grande de documentaires et de courts-métrages, cœurs des enjeux du festival, mais aussi de fictions longues.

Cette volonté de se réapproprier les récits et de raconter le monde à partir de cet espace immense qu’est le bassin indien s’est traduit à travers une programmation éclectique. Six œuvres marquantes témoignent de la richesse et de la multiplicité des écritures de cette édition :

3 courts-métrages

SULAIMANI de Vinnie Ann Bose : Mêlant stop-motion et 2D à l’encre sur papier, SULAIMANI se déroule un soir à Paris, où deux Indiennes ne se connaissant pas, se retrouvent dans un restaurant où les odeurs, les saveurs, la langue les entraînent dans un voyage symbolique de souvenirs doux-amers de leur déracinement et de leur émancipation. Subtil et pudique, ce superbe court-métrage de Vinnie Ann Bose bouleverse par la beauté de son animation et par la justesse de son récit où s’entremêlent la mélancolie, les maux que l’on garde et les mots que l’on a besoin d’entendre. Il est reparti avec deux prix : celui du jury jeune et celui du public.

VIRUNDHU de Rishi Chandna : Aussi drôle qu’en colère, le court-métrage de l’Indien Rishi Chandna raconte comment une pêcheuse défie un puissant homme politique en lui préparant un festin autour d’un plat secret inoubliable, susceptible de sauver son lac en péril. Avec une scène d’anthologie de prière dans un temple transformé symboliquement en caisse de résonance d’un plaidoyer écologique puissant, VIRUNDHU épate par son récit lucide et universel, animé par une rage communicative et salvatrice. Il est reparti avec le prix du jury Domin (porté sur les enjeux écologique) et une mention au prix du meilleur court-métrage.

NI KAYÉ de Salomé Moindjie-Gallet : Dans son court-métrage, Salomé Moindjie-Gallet s’interroge sur ce qu’il nous reste quand le rêve est hors de portée. Ansoir, un jeune boxeur comorien espère quitter l’île grâce à son sport, or son niveau semble plutôt indiqué qu’une autre solution, aux sirènes macabres, est à envisager. En étirant sa forme documentaire à la limite de l’expérimental, la cinéaste franco-comorienne préfère regarder les interstices, les moments où la peur de ne pas être assez saisit un corps et un cœur déjà en partance. Sans sur-discourir, elle pose un regard franc et humanisant sur une histoire que l’on n’a tendance à ne traiter qu’avec des statistiques.

3 Documentaires

MO’ZAR de Sébastien Petretti : Créée par un musicien idéaliste, José Thérèse, l’école mauricienne Mo’Zar (mon style, ndlr) lutte contre l’exclusion dans un quartier défavorisé de Port-Louis. On y rencontre Nolwenn, adolescente introvertie pour qui cet espace doit devenir la possibilité de trouver sa voix. Jamais surplombant ou misérabiliste, le belge Sébastien Petretti est toujours au bon endroit quand il s’agit de raconter à la fois Nolwenn et cette école devenue espace d’opportunités. Par une caméra très intégrée et un montage tout le temps intelligent, MO’ZAR ne cherche pas à percer les mystères ou à creuser les zones d’ombre, mais à valoriser ce qui ne demande qu’à être en pleine lumière.

WHERE TWO OCEANS MEETS de Lulu Scott : La néo-zélando-franco-sud-africaine, Lulu Scott a accompagné pendant plus de 10 ans Kulsum et son mari Phadiel. Dans un township près du Cap de Bonne-Espérance où se côtoient sans se mélanger l’océan Indien et l’océan Atlantique, lui est en prison pour 25 ans, quand elle vit seule avec leurs deux enfants. Par sa présence discrète, mais jamais cachée, la réalisatrice filme l’attente aimante, les espaces à se créer pour faire couple et famille quand la présence physique est impossible. Entourée de chats semblant combler chaque fois plus le vide laissé par cette absence bien trop visible, Kulsum se révèle sous la caméra attentionnée et pudique de la cinéaste.

THE EMPTY GRAVE de Agnes Lisa Wegner et Cece Mlay : Deux cinéastes, une Allemande et une Tanzanienne, pour deux regards sur deux pays à la douloureuse histoire commune. THE EMPTY GRAVE suit deux familles tanzaniennes sur les traces de leurs ancêtres volés. Leur quête les conduit en Allemagne, où des dizaines de milliers de crânes et d’os provenant des anciennes colonies allemandes sont entreposés dans des musées. Parfois un peu scolaire dans son écriture, le film d’Agnes Lisa Wegner et Cece Mlay n’est jamais meilleur que lorsqu’il se laisse le temps d’être et de montrer. Documentaire politique aux résonances puissantes qui font écho au récent DAHOMEY de Mati Diop et aux combats menés par de nombreux pays spoliés par la colonisation, THE EMPTY GRAVE est tout le temps passionnant, mais, surtout, il donne des visages aux douleurs de l’Histoire. Il a remporté le prix du jury mené par Aïssa Maïga.

Aïssa Maïga : Reprendre les rênes du récit

Sous la lumière de l’Océan Indien, où elle officiait comme présidente du jury, Aïssa Maïga a partagé dans une masterclass une vision du cinéma qui dépasse la simple esthétique pour devenir un acte de présence. Elle voit en ce territoire un « modèle de possibilité d’être ensemble », une leçon de métissage qui devrait inspirer une France hexagonale souvent prompte à se « triturer les méninges » sans voir ce qui fonctionne déjà. Ce rôle de jurée est pour elle le prolongement naturel d’une carrière bâtie sur la volonté de voir enfin toutes les identités célébrées avec une « véritable variété ».

Son engagement est né d’une lassitude profonde face à un système qui, pendant des années, n’a su lui proposer que des rôles enfermant les femmes noires dans une image dégradante ou limitée. Elle dénonce ce stéréotypage systématique où les personnages sont « sauvés par des regards extérieurs, souvent blancs ». Pour elle, cette manière de scénariser l’existence des femmes noires – souvent cantonnées aux rôles de prostituées ou de victimes de leur propre culture – est une forme d’essentialisation violente. Elle se souvient avec une amertume lucide d’un premier grand casting qui avait duré six mois, une épreuve où l’on finit par convoquer les finalistes pour les habiller et les coiffer de façon strictement identique, comme des poupées interchangeables. Face à cette dépersonnalisation, son combat s’est ensuite déplacé sur le terrain des chiffres et de la représentation institutionnelle, qui n’ont cessé d’alimenter cette colère juste. Lors de l’entretien, elle évoque avec une lucidité désarmante son discours aux Césars en 2020, où elle s’est mise à « compter les noirs dans la salle ». Un geste de provocation volontaire visant à briser le confort de l’entre-soi.

Cette rage de ne pas avoir d’espace a nourri son combat, transformant sa parole individuelle en un cri collectif avec l’ouvrage Noire n’est pas mon métier qui réunissait la parole de 16 actrices noires. Ses prises de position ont eu un impact direct sur sa carrière en France. Elle évoque un « soft cancel » : un éloignement de certains producteurs français pour qui ses combats sont devenus gênants. Cependant, ce recul de l’industrie hexagonale a opéré un tri salutaire et l’a, notamment, propulsée vers l’international. Aujourd’hui, Aïssa Maïga change de paradigme en devenant l’architecte de ses propres récits à travers sa structure de production. Elle refuse que les histoires afro-descendantes soient cantonnées aux « micro-budgets » et milite pour une exigence artistique forte. « Ce qui compte c’est la nature de qui regarde et depuis qui, pour produire quoi », affirme-t-elle pour souligner l’importance de reprendre le pouvoir sur l’imaginaire.

Ses projets actuels témoignent de cette ambition de diversité narrative. Elle travaille sur des récits historiques d’envergure mettant en scène des figures féminines inspirantes, mais explore aussi des genres variés comme la science-fiction politique ou le documentaire intime, notamment un sur son père, Mohamed Maïga, journaliste malien assassiné. Elle développe également une « dramédie » familiale située sur le continent africain et se lance dans des projets hors-film dont elle ne parlera que l’an prochain. En s’investissant dans l’entrepreneuriat et la réalisation, Aïssa Maïga ne cherche plus seulement à obtenir des rôles : elle bâtit un mouvement perpétuel où la qualité du regard l’emporte enfin sur les préjugés, ouvrant la voie à une génération qui n’aura plus à s’excuser d’exister à l’écran.

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