Cannes 2026 : LA BOLA NEGRA

23/05/2026 - Par Emmanuelle Spadacenta
Mélodrame sur le martyr gay, presque comédie musicale, LA BOLA NEGRA s’impose en force et en grâce comme un film imparable, performatif certes mais dévastateur.

C’est en deux temps qu’on aborde LA BOLA NEGRA. D’abord, le récit paraît fuyant, composé de trois temporalités et de trois lieux dont on peine à comprendre le lien. 1937, un village du fin fond de l’Espagne : les habitants se sont massés autour de la fanfare, un événement se prépare. En pleine guerre civile espagnole, les Italiens sont attendus avec impatience pour aider à « se soulever contre le désordre républicain ». Mais au moment fatidique, les villageois sont fusillés depuis les airs. Sebastian (le musicien espagnol Guitarricadelafuente), trompettiste, parvient à s’échapper. Les images de sa fuite, alors qu’il se hisse sur une gigantesque statue déboulonnée et criblées de flèches, probablement de Saint Sébastien, sont sidérantes (on pense par exemple au gigantisme de Tarsem), d’autant que rugissent des cuivres tempétueux. Il rejoindra les phalangistes. 1932, Carlos (Lorenzo Zurzolo), sous l’injonction de son père (Antonio de la Torre), postule pour devenir membre du Casino mais sa candidature est rejetée. 2017, Alberto est appelé par un notaire pour régler la succession de son grand-père. Sebastian, Carlos et Alberto sont homosexuels. Ce qui les relie finit par être révélé grâce à une historienne et biographe de Federico Garcia Lorca, incarnée par Glenn Close. Le rapport avec « La Bola Negra », seul roman de l’auteur dont le héros est homosexuel, ouvre alors un second film, toujours plein de cette assurance qui frise l’arrogance mais moins performatif, plus sentimental, plus poétique. Pas de la petite poésie, pas de l’émotion de gnognotte : de la dévastation. D’aucuns diraient que la structure-même du film relève de l’esbrouffe mais les risques narratifs pris par les Javis sont très payants : LA BOLA NEGRA se veut comme un éloge du storytelling, comme une déconstruction méticuleuse du mythe de l’histoire « factuelle » qui se garderait bien d’être à l’image de son auteur, sorte de machine à écrire. Or, c’est la passion qui déborde, nous dit-on, un indécrottable et irrémédiable besoin de raconter qui permet que tous et toutes, même les plus parias d’entre nous, ont le droit d’avoir une voix. Alors oui, les Javis réinventent le film de guerre avec une imagerie queer excessive, quitte à faire des soldats fascistes des éphèbes à moitié à poil. Et oui, même les phalangistes ont besoin d’amour. Dans ce mélodrame monumental, on nous explique que « le cœur d’un pédé est un océan de secrets » et que l’Espagne « a trop d’histoires d’amour enterrées dans les champs ». Par sa violence et son virilisme, par le fascisme, la guerre a tout détruit, surtout pour les homos qui n’ont pu ni donner l’amour ni créer l’art dont le monde a cruellement besoin. Les Javis réparent cela, en commençant par LA BOLA NEGRA, lyrique et puissant plaidoyer pour sortir les fantômes du placard.

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Sortie : Prochainement
De : Javier Calvo et Javier Ambrossi
Avec : Guitarricadelafuente, Miguel Bernardeau, Penélope Cruz, Glenn Close
Pays : Espagne / France
Durée : 2h35
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