Cannes 2024 : THE GIRL WITH THE NEEDLE

16/05/2024 - Par Emmanuelle Spadacenta
Le réalisateur danois Magnus von Horn (LE LENDEMAIN, SWEAT) revient avec un film noir, sans lumière, sans empathie. Le but – prendre fait et cause pour l’avortement – est louable, la méthode est discutable.

Dans la forme, THE GIRL WITH THE NEEDLE est l’antithèse de SWEAT, le précédent long-métrage de Magnus von Horn. En noir et blanc et plus dans de chatoyantes couleurs Instagram ; le début du XXe, soit un siècle avant l’époque ultra contemporaine que le réalisateur avait décortiquée il y a deux ans ; une réalisation posée et élégante remplaçant une caméra portée et quasi-documentaire. Et pourtant, un fil rouge : le corps des femmes, son appropriation par d’autres, la friction entre le pouvoir total qu’elles espèrent avoir sur ce corps et l’époque qui les en prive. On parlait de fitness, du contrôle de l’image, de la meilleure version de soi-même dans SWEAT ; ici, on parle d’avortement. Mais avant de parler d’avortement, pour en arriver à clairement s’exprimer pour la défense de ce droit dans un final aux intéressantes zones grises morales, Magnus von Horn emprunte les chemins d’un cinéma ambigu, violent et, par moments, franchement provocateur.

Le film suit Karoline, une jeune couturière dont le mari a disparu depuis qu’il est parti au front il y a un an. Le directeur de l’usine s’éprend d’elle, elle tombe enceinte. Puis elle est rejetée par la famille bourgeoise de son nouveau fiancé qui l’éconduit à son tour, par pleutrerie, mépris de classe et que sais-je encore. Son mari revient de la guerre avec la gueule cassée. Elle ne le désire plus. Karoline se rend aux bains publics pour avorter avec une aiguille à tricoter. Dagmar l’arrête in extremis et lui demande de mettre au monde cet enfant pour le lui donner. C’est ce que fait cette vieille femme dans la vie, moyennant argent : recueillir les bébés non désirés et les placer chez des hommes et des femmes qui ne parviennent pas à être parents.

Avec son noir et blanc très contrasté, ses lumières en douche et son maquillage forcé, Magnus von Horn a pris le parti de défigurer à l’image tous ses personnages car personne ne trouve vraiment grâce à ses yeux. Pour figurer la laideur d’une époque où l’avortement était aussi dangereux qu’illégal, où l’hygiène était toute relative, où l’amour n’avait rien de romantique, tout le monde est un peu moche, vil, naïf jusqu’à en être benêt ou malfaisant. Et à force de faire défiler ces femmes obligées de mettre au monde des enfants qu’elles n’ont pas voulu, ces bébés hurlant dans les bras d’une allaitante à la chaîne, bref à force de montrer les femmes comme des machines à maternité contrariée, comme des usines à gamins, et même si tout ça, c’est fait pour la bonne cause, le film se retourne savamment contre lui en déshumanisant ces femmes. Et tous les messages politiques n’y changent rien, il y a une exploitation du corps de la femme dans THE GIRL WITH THE NEEDLE qui dérange, la fin ne justifiant pas tous les moyens. Magnus von Horn observe tous ces enfants, dont la société est responsable en ayant privé les femmes du choix fondamental d’avorter, avec un regard indéchiffrable qui nous hante encore.

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Sortie : Prochainement
Réalisateur : Magnus von Horn
Avec : Victoria Carmen Sonne, Trine Dyrholm, Besir Zeciri
Pays : Danemark / Pologne
Durée : 1h55
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