DIGGER
Alejandro González Iñárritu a, depuis une poignée d’années, envie de déconstruction. On l’avait ainsi laissé en 2022 sur BARDO, son travail le plus personnel et peut-être même son meilleur, exploration intime de ses peurs, joies et regrets mais aussi méta-film sur sa condition d’artiste. Aussi surprenant que cela puisse paraître, DIGGER s’inscrit dans la droite continuité de cette démarche, et laisse même l’impression étrange de la reprendre là où BARDO l’avait laissée. Pourquoi surprenant ? Parce que, dans sa partie visible, DIGGER n’a absolument rien à voir avec BARDO. Digger Rockwell, incarné par un Tom Cruise bardé de prothétiques indétectables, est un milliardaire américain du pétrole. Un gars du Sud qui a « la niaque », dont la chambre, au petit matin, ressemble étrangement à celle de David dans le dernier segment de 2001 L’ODYSSÉE DE L’ESPACE, dont les plafonds sont recouverts d’alligators empaillés, les miroirs entourés de bois de cerfs et les murs tapissés d’armes à feu de tous calibres. Tout juste décèle-t-on son humanité dans l’amour obsessif qu’il a pour son chat. Lorsqu’un de ses gisements au Groenland crée une fissure dans la glace, un énorme bloc de banquise menaçant d’engloutir l’Europe, Digger prend les choses en main. Et quand on dit « les choses », on parle du narratif qu’il va sculpter et de la panique qu’il va attiser pour mieux la contrôler.
Ainsi, DIGGER, énorme satire farcesque dont les potards sont volontairement à 11, se positionne comme une sorte de DR FOLAMOUR moderne, mixé au Ari Aster de BEAU IS AFRAID, notamment dans sa manière d’embrasser une absolue artificialité – des décors, des personnages et de leur interprétation, des situations, de la mise en scène, de la photo et ses changements signifiants de ratio, etc. – comme moyen de pousser le spectateur vers la gêne et le malaise. On enrage, on rit (jaune) et on grince des dents de ce portrait à peine déformé de notre monde, où des quinquas blancs assument leur racisme et leur sexisme, contrôlent le narratif, méprisent la vie humaine et s’inquiètent du matériel, brocardent les compétences des experts qu’ils paient à prix d’or pour mieux les rebuter. Problème ? L’outrance constante, toute volontaire qu’elle soit, s’annule par moments et tourne même en rond. Le signe, finalement, qu’il est peut-être impossible de parodier notre époque, tant elle est ridicule et abjecte. La démonstration est brillante et cruelle, il n’empêche : Iñárritu a tendance à étirer au-delà du supportable certaines scènes, à en imposer d’autres inutiles, en une fascination un peu stérile pour son jeu de massacre.
Pourtant, impossible de se détourner de DIGGER car son geste de cinéma, total et libre, engendre un propos finalement plus pertinent et intéressant que sa satire politique. Peu à peu, de sa folie et de son audace émerge une couche de réflexion annexe, absolument méta. Après tout, DIGGER est un film « de » Tom Cruise, on y décèle donc forcément un portrait de l’acteur lui-même, comme souvent. Puis, plus largement, un portrait du geste créatif, de l’Art comme exutoire, aussi violent et rancunier soit ce dernier. Là, dans ce qu’il raconte d’Iñárritu et de Cruise, de leurs doutes d’artistes mais aussi de leurs absolutismes, DIGGER rejoint magnifiquement BARDO et en devient son miroir sombre. Jusqu’où peut aller l’Art pour raconter le réel et exorciser nos douleurs ? Est-il vraiment totalement libre pour le faire, même (surtout ?) lorsqu’un richissime studio le finance à prix d’or ? Ces questions, indirectement centrales, rendent DIGGER terriblement attachant, tant Iñárritu semble ici hurler seul dans le noir, espérant que, lorsque tout déraillera, peut-être nous restera-t-il encore le geste créatif pour nous sauver et, dans l’obscurité, nous lier.
Partagez cette chronique sur :
De : Alejandro González Iñárritu
Avec : Tom Cruise, Riz Ahmed, Sandra Hüller, John Goodman
Pays : États-Unis
Durée : 2h09
