Cannes 2026 : NOTRE SALUT

21/05/2026 - Par Emmanuelle Spadacenta
Il a des idées pour la grandeur de la France ; il finit fonctionnaire du régime de Vichy. La collaboration, l’absence de colonne vertébrale et le travail comme aliénation : un film phénoménal.

Inspiré par la vie de son arrière-grand-père et la correspondance, franchement vacharde, que ce dernier entretenait avec son épouse quand ils étaient loin l’un de l’autre, Emmanuel Marre raconte Henri Marre, penseur sans envergure qui, au lendemain de l’armistice signée entre Pétain et le IIIe Reich, se rend en zone libre, à Vichy, son ouvrage « Notre salut » sous le bras. Il veut un poste haut placé dans ce nouveau gouvernement : il sera relégué au Ministère du travail à Limoges, car il a un casier : il a refourgué la même étude de marché à trois sociétés différentes – la faute aux socialistes, dit-il, et aux francs-maçons. Spécialisé dans le management – prononcer « manageument » –, il aura donc à gérer le chômage, installer des règles pour mettre tout le monde au turbin – et après deux offres d’emploi refusées, on raye des listes. À vos risques et péril d’y voir des traces du macronisme : la pensée peut devenir vertigineuse.

C’est toutefois ce qu’on s’est dit dès la scène d’ouverture : avec une lumière dure, qui découpe des ombres nettes sur les murs d’un appartement bourgeois – filmage hyper moderne s’il en est –, Emmanuel Marre capte une réunion de jeunes politiques qui ergotent sur la différence entre « coopération » et « collaboration » et ce que chaque mot provoque dans la psyché française, comme on chercherait à créer une novlangue. Ces gens de 1940 parlent comme nous, sans l’accent lourd dont les reconstitutions les affublent généralement. Au-delà de l’effet chic et choc, le parti pris de la modernité sidère. On n’aborde plus le film comme un récit du passé mais comme une fable, l’éternel récit de l’arrangement avec le diable. Henri Marre (Swann Arlaud, probable prix d’interprétation, tant l’acteur, de gauche, sait exactement ce qu’il incarne) regarde, observe, louvoie. Il explique, en piquant un peu de pâté par ici et en zippant du champagne par-là, qu’il veut rationnaliser la manière de travailler ensemble, il encense Pétain, débine la vulgarité allemande, souhaite reconstruire le pays, pendant qu’en voix off, sa femme, qui lui écrit sans gentillesse, lui envoie 500 francs et lui souhaite bonne chance dans sa tâche. Déjà, le portrait d’une France médiocre se dessine. Et là, « Sounds Like A Melody » d’Alphaville retentit, car il n’y a pas d’anachronisme quand on brise la barrière entre hier et aujourd’hui. Plus tard à un dîner chez le préfet, on se dandinera  comme un pingouin sur « Pop Corn » de Gershon Kingsley alors qu’on scelle le sort de la France entre la poire et le dessert. « Pop Corn », chanson increvable, reprise par Jean-Michel Jarre, Yvette Horner ou Crazy Frog, vampire qui vient sucer le sang du zeitgeist dès qu’on a le dos tourné. Plus jamais ça.

En bossant pour la France qui travaille, Henri Marre doit œuvrer à une école meilleure : respect du drapeau, du Maréchal, exercices physiques car le pays a besoin d’une jeunesse forte. Dans ce grand film sur la langue et le sens des mots, tout résonne avec aujourd’hui d’une manière ou d’une autre. Et puis, arrive l’antisémitisme, le recensement des « israélites » et quand son assistant est listé parmi les juifs, Henri le rétrograde et il baisse son salaire – on s’arrangera avec les primes, lui promet-il, dans ce qui est de la petite tambouille morale de fonctionnaires. Rien ne dérange Henri, tant qu’il peut poursuivre ses ambitions personnelles. Quand Pétain débarque à Limoges, le quinquagénaire, à l’air toujours déçu et contrarié, s’insinue puis s’impose dans le cadre, tel l’intrigant qu’il est. « Life is life » beugle le groupe Opus sur des images d’archives du défilé du Maréchal en zone libre, acclamé par la population. L’effet est glaçant. L’esprit du spectateur toujours sollicité, tout comme son esprit critique. Le film a une idée simple : montrer la vie d’Henri et de sa famille défiler, dans une France obsédée par la « menace bolchevik » et aveugle à la menace nazi… Et ce, même quand le Reich réclame 250000 travailleurs à la France. La corruption d’Henri est claire : il peut vendre son pays à la découpe contre le coup de pouce d’un SS pour un poste à Paris. Au sein du Ministère, en fait une sorte de Cogip décorée de messages pétainistes, on transige sur le terme « ramassage d’Israélites » qu’on maquille en « rassemblement ». Contrairement à Xavier Giannoli qui sème le doute sur les connaissances des Luchaire et ainsi, leur responsabilité, Emmanuel Marre met des indices partout : à moins d’être aveugle, tout est consigné, tout peut s’additionner dans une logique implacable. Tout le monde sait, tout le monde s’accommode de la réalité, « fait ce qu’il peut avec les directives qu’il a ». De la lâcheté, filmée caméra à l’épaule, le grain ingrat, au plus près des visages veules. Voir (comme ce comptable parti regarder lui-même ce qu’était un convoi) ou s’opposer (comme le fonctionnaire Meaux, qui lutte contre le STO), c’est déjà une forme de résistance. Quand Henri, visé par le maquis, doit laisser femme et enfants à Limoges avec leurs tickets de rationnement pour refaire sa vie à Paris, ses idées le poussent à s’impliquer dans un parti politique ultranationaliste, qui place « le vital au-dessus du juridique ». On assiste alors à la naissance, sur l’idéologie vichiste, de l’extrême droite de l’échiquier politique. La collaboration des petits bureaux de province et des notables locaux a rendu possible ce que la France subit aujourd’hui : le mal et la médiocrité à l’assaut du pays. Plus jamais ça, encore une fois.  

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Sortie : 30.09.26
De : Emmanuel Marre
Avec : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto
Pays : France / Belgique
Durée : 2h30
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