Cannes 2026 : ATONEMENT
En 2017, Reed Van Dyk était nommé aux Oscars pour son court-métrage DEKALB ELEMENTARY qui illustrait, en fiction, l’archive audio d’un appel passé par la secrétaire d’une école élémentaire aux services d’urgence. Face à elle, un jeune homme instable, armé d’une mitraillette, menaçait de tuer tout le monde. En l’espace de 20 minutes, en obtempérant et en trouvant les bons mots, elle incitait le tueur potentiel à se rendre et évitait ainsi une de ces tueries de masse dont les États-Unis ont le secret. Avec une image quasi documentaire, le réalisateur posait les bases d’un cinéma pacifiste, œcuménique. Ça peut avoir l’air naïf, mais en 2026, la tentative de remettre de la compassion et du pardon au centre des récits américains les plus violents paraît franchement subversive. Car dans ATONEMENT, son premier long, il est aussi question de critiquer vertement la gestion américaine des stress post-traumatiques et la politique guerrière d’un pays qui n’a pas son pareil pour se trouver des ennemis. Il est aussi question de main tendue entre un Marine et une famille irakienne dévastée, deux destins bousillés par une guerre orchestrée par les puissants de ce monde.
En 2003, à Bagdad, des soldats américains font des rondes près du commissariat local pour « démontrer leur force » mais aussi « aller à la rencontre des civils ». Quand ils ont envie de pisser, ils empruntent sans demander les toilettes d’un commerce. La population oppose à leur impérialisme casual soit une indifférence de façade soit une colère légitime : « on aimerait marcher sans qu’un Américain pointe son arme sur nous », leur dit-on. C’est alors que des coups de feu retentissent : les soldats de Saddam Hussein les attaquent. Une poignée de soldats a ordre de monter sur le toit d’une bâtisse, de répliquer et de tirer sur tous les véhicules approchant. C’est ainsi que Lou d’Alessandro (Boyd Holbrook) et ses camarades finissent par canarder deux voitures, celles des Khachaturian, une famille de civils qui, après s’être réfugiée loin de la capitale et avoir subi un bombardement, avait décidé de rentrer chez elle, à Bagdad. Mariam (Hiam Abbass) voit son mari et ses deux fils être tués sous ses yeux et pour préserver la vie de ses deux filles ôte le body blanc mais ensanglanté de son petit-fils pour le brandir aux yeux des soldats en signe de reddition. L’image en elle-même, tragique, résume la barbarie de la situation. C’est aussi une image qui ne saurait s’inventer : le film est inspiré d’une histoire vraie. Elle a été relatée par un reporter du New York Times (joué par Kenneth Branagh) et elle ne s’arrête pas là. Des années et plusieurs détachements plus tard, après avoir été congédié de l’armée sans les honneurs, Lou d’Alessandro retourne à la vie civile mais est profondément meurtri. Sa vie amoureuse est un désastre, le traumatisme dévore tout. Lorsqu’il trouve le sommeil, ce qui est rare, il repense à l’accident. Il vit entre les annonces du suicide d’un ancien frère d’arme et un coup de fil d’un ami hanté par la mort. Longtemps incités à ne pas lire la presse, ils sont enfin tombés sur l’article du New York Times qui relate, sous une perspective qui leur était inédite, le jour de la tragédie. Lou veut revoir les Khachaturian. C’est tout ce que le film raconte. Il n’y a pas de twists ni de grands discours sur les horreurs de la guerre. Personne ne se taillade les veines ou ne se gifle face caméra, car du soldat qui a tué aux victimes irakiennes en passant par le journaliste qui raconte, tout n’est que souffrance et aspiration au pardon. Et, parce que le sujet n’a pas franchement de frontières, ce sont trois écoles de jeu différentes qui concordent à véhiculer cette profonde douleur qui envahit l’écran. On voit finalement assez peu Boyd Holbrook, l’acteur viril de chez James Mangold, Scott Cooper, Jeff Nichols ou Shane Black, jouer une telle Amérique déchue ; face à lui, la Palestinienne Hiam Abbass porte une charge politique et contemporaine évidente grâce à un visage qui charrie tout un cinéma engagé ; Kenneth Branagh, l’Anglais à la sobriété antispectaculaire, draine avec lui une sorte d’idéal européen et d’opiniâtreté à témoigner. ATONEMENT n’a pas besoin d’annoncer ses thèmes, ses effets ni sa politique pour être une démonstration raide de ce que la guerre abîme de l’humanité. Qu’un jeune auteur s’empare du sujet alors que le Moyen Orient est à feu et à sang, c’est un geste de courage. D’autant plus qu’à sa manière, il cloue, du moins momentanément, le cercueil du triomphalisme américain, dans la vie et à l’écran, pour, qui sait, ouvrir une nouvelle ère du film de guerre.
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De : Reed Van Dyk
Avec : Hiam Abbass, Boyd Holbrook, Kenneth Branagh, Majd Eid
Pays : États-Unis
Durée : 1h58

