Cannes 2026 : LA DEUXIÈME FILLE
Les films chapitrés peuvent parfois inquiéter : si les coutures sont trop visibles, si la répétition se fait sentir ou que le film se développe sur la base des quatre saisons, il y a la possibilité que nous finissions par attendre l’automne avec beaucoup d’impatience. Ça n’est pas le cas devant LA DEUXIÈME FILLE, premier long-métrage de Zou Jing qui, s’il est divisé en trois temps, ne tombe dans aucun de ces écueils. Juan – joué par deux actrices différentes : Li Gengxi et Cao Ruofan – va successivement se faire abandonner, adopter et renommer par trois familles différentes. Nous sommes à la fin des années 90, en Chine. La politique de l’enfant unique bat son plein, avec cette règle : il est possible d’avoir un deuxième enfant si le premier est une fille, l’espoir étant d’avoir un héritier mâle ensuite. Mais que fait-on des deuxièmes filles non désirées ? Que deviennent-elles ? C’est là tout le sujet du film. Plutôt que de s’appesantir sur l’aspect politique de la règle de l’enfant unique, Zou Jing s’intéresse à l’absence de valeurs données aux petites filles et ce que cela engendre dans leur vie. Pour cela, la réalisatrice s’accroche à Juan, la fait exister, la regarde, la reconnaît. Alors qu’à l’écran on la qualifie de « bâtarde », la jeune actrice est une reine dans son royaume. La caméra la suit amoureusement, la regarde évoluer en toute liberté dans de grands plans fixes. On la voit au bord d’une rivière, puis on la perd de vue au milieu de la végétation luxuriante, réapparaissant, pataugeant avec sa copine. La caméra l’attend patiemment, la voit sans détourner le regard. Si Juan est adoptée par la caméra qui la défend de toutes ces forces, le film est également traversé par les figures des trois mères. La réalisatrice nous les montre dans ce qu’elles ont de menteuse, de faillible et d’innommable mais aussi dans leur beauté – Zou Jing filme d’ailleurs les profils féminins comme un grand maître peindrait sa muse. Aucune forme de jugement si ce n’est une caméra qui s’attarde sur le regard toujours plus fixe et impénétrable de Juan. Cette douceur presque langoureuse qui irrigue le film passe notamment par la lumière du directeur photo Liang Zhongqiang. Son évolution raconte l’état d’esprit de Juan, les mots ne sont presque plus nécessaires. Pas de cri ni de révolte mais une lumière qui s’assombrit lorsqu’elle déménage en ville et se fait adopter par sa deuxième mère, l’extraordinaire Shen Jiani. Si nous évoluons quasi exclusivement dans le cercle intime, Zou Jing ne résiste pas à l’envie d’en faire sortir sa jeune protagoniste et lui faire découvrir le monde ouvrier chinois des années 90. Est-ce une manière de nous rappeler que la violence à l’égard des femmes, si elle commence dans le domaine de la famille, s’étend telle une hydre à mille têtes partout, se renforçant et s’aggravant ? Pourtant, malgré la dureté du sujet, la réalisatrice signe un film doux et puissant qui ne violente pas son spectateur. Chacun a la liberté de prendre ce qu’il ou elle souhaite de cette histoire et d’en ressortir, non pas traumatisé ou révolté, mais ému. Ou comment, par le simple regard d’une réalisatrice, rappeler que l’art est politique.
Partagez cette chronique sur :
De : Zou Jing
Avec : Li Gengxi, Cao Ruofan, Shen Jiani, Zu Feng
Pays : Chine
Durée : 2h05

