Cannes 2026 : DORA

17/05/2026 - Par Emmanuelle Spadacenta
Pour son troisième long-métrage la réalisatrice de A GIRL AT MY DOOR et ABOUT KIM SOHEE adapte malicieusement Sigmund Freud.

À 25 ans, apprend-on dans les notes de production de DORA, Jung July s’est mise à lire les œuvres complètes de Freud, comme d’autres se font l’intégrale de FRIENDS. L’interpelle particulièrement « Fragment d’une analyse d’hystérie », récit du cas de Dora, jeune femme de 18 ans souffrant de troubles hystériques, qui permet au psychanalyste d’illustrer la notion de « refoulement » et, en gros, de somatisation. On soupçonne aujourd’hui Freud d’avoir « imposé une lecture sexualisée des symptômes » de Dora « sans suffisamment prendre en compte la possibilité d’un traumatisme réel ». Bref, en faisant autorité dans son domaine, Sigmund aurait négligé la parole de sa patiente. Jung July, dont le cinéma s’affirme comme féministe avec ses personnages en crise dans une société patriarcale et libérale, reprend à son compte le cas de Dora et rend la parole à celle qu’on a mal écoutée.

Dora et ses parents se réfugient dans une maison de vacances, en bord de mer, pour se reposer : le père, architecte, est exténué ; Dora, introvertie et cachée sous son épaisse tignasse, souffre d’une étrange maladie de peau. Seulement, au bout de quelques jours, sa mère, mal vissée et excédée par un mariage qui bat de l’aile, s’en va. Dora noue une amitié sincère avec Nami, sa voisine plus âgée qu’elle, une actrice qui a fui le Japon et s’est isolée là, pour jardiner. Elle devient aussi l’officieuse nounou de ses jumeaux, et le modèle de son mari Yeonsu, un peintre qui retrouve enfin l’inspiration. Dora vit au grand air, entourée de bienveillance. Progressivement, elle se porte mieux, une guérison que son père impute au lourd traitement que le docteur Jung (sic!) lui impose. Alors qu’elle peut enfin porter des robes, repousser ses cheveux et montrer son visage, bref, alors qu’elle s’épanouit, le désir s’immisce. Mais le sien semble toujours problématique, il crée des ruptures, des chocs émotionnels, des sidérations, des fausses idées. Ainsi Dora se met à poser problème.

Jung July raconte ici l’archaïsme de la pensée patriarcale, celles qui la nourrissent – par peur, par habitude – et ceux qui s’y accrochent, dans une forme de confrontation générationnelle. Pour preuve que le sujet est brûlant, notamment en Corée, les films y mettant en scène le désir de jeunes femmes, sexuées, sont rares, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’homosexualité. L’incongruité-même du projet renforce la thèse, plaidée par l’histoire du film, d’une société muselant le point de vue féminin. On ne voit qu’occasionnellement du sexe lesbien sur les écrans locaux – une scène du film, entre Kim Doyeon et Ando Sakura, vient donc subvertir les habitudes coréennes. En mettant en scène non seulement une Japonaise Coréenne d’adoption mais aussi un personnage coréano-nigérian, énamouré de Dora, Jung July rebat les cartes d’un cinéma qui a beaucoup exclu les minorités. Plus universelle, l’image d’une cicatrice de mastectomie en pleine séquence érotique fait avancer les représentations de la femme au cinéma. On peut ainsi continuer à déplorer le peu de relève à la Nouvelle Vague coréenne ou on peut se réjouir de l’existence-même d’une vague féminine menée notamment par Jung July, venant non seulement agiter sa propre industrie mais pousser, plus généralement, le cinéma dans ses retranchements. Le tout, avec une caméra douce et jamais intrusive, une image naturaliste et le déchaînement des éléments pour toute allégorie. Grâce à l’élégance dont Jung July fait preuve, qui cache un point de vue politique très ferme et une opiniâtreté qui force l’admiration, on pardonne cette fin un peu étrange sur la « libération » de son héroïne, pas suffisamment claire pour qu’on adhère entièrement à l’intention derrière.

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Sortie : Prochainement
De : Jung July
Avec : Kim Doyeon, Ando Sakura, Song Saebyeok, Choi Wonyoung
Pays : Corée du sud
Durée : 2h17
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