Cannes 2026 : DÉGEL
En 1992, pour l’exposition universelle de Séville, le Chili expose un iceberg, arraché de ses terres australes. C’est d’ailleurs par ça que débute le deuxième film de Manuela Martelli, ce bloc de glace, translucide, mais impénétrable, à l’image de ce Chili, pays isolé par l’océan et la montagne et alors à peine sorti des griffes de la dictature de Pinochet. Dans cet élan d’ouverture au monde, le pays tente de se réinventer une image. C’est dans ce cadre que DÉGEL s’emploie à suivre la petite Inès, une dizaine d’années, vivant chez ses grands-parents, propriétaires d’un hôtel dans une station de ski. Alors que ses parents sont en Espagne pour l’exposition, elle trompe l’ennui en furetant dans les chambres occupées et en errant dans la forêt glacée. C’est là qu’elle se lie d’amitié avec Hanna, une adolescente allemande, seule fille d’une équipe de ski venue s’entraîner en vue des Jeux Olympiques. Mais une nuit, Hanna disparaît. On pense beaucoup au MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE, prix Un Certain Regard 2025, devant DÉGEL. Les deux films chiliens reposent ainsi sur le regard d’une enfant, une même petite brune à la coupe au carré et au regard frondeur qui, par l’expérience de la disparition, perd son innocence, mais nous force aussi à regarder ce que le pays n’a longtemps pas voulu voir. Mais là où Diego Cespedes traitait des années Sida, Manuela Martelli poursuit le sillon creusé avec son CHILI 1976 : celui du traumatisme transgénérationnel laissé par Pinochet. DÉGEL raconte la difficile transition vers la démocratie, étouffée par l’omerta et ces corps « perdus » par la dictature que l’on (re)découvre petit à petit, au gré de la fonte des hontes et des silences. La réalisatrice a par ailleurs la bonne idée de mettre en miroir de ce pays mutique un autre traumatisé de la même époque : l’Allemagne, alors en pleine réunion douloureuse des deux côtés de son mur. Dans une atmosphère de thriller paranoïaque, Manuela Martelli interroge le prix de la liberté, particulièrement pour les femmes et les jeunes générations désireuses de crever l’abcès. En cela, DÉGEL ne cesse de faire écho au cinéma de Patricio Guzman, de LA NOSTALGIE DE LA LUMIÈRE à MON PAYS IMAGINAIRE, mais propose d’agrandir la famille à tous ceux qui portent les cicatrices des régimes autoritaires. D’ailleurs, par un singulier hasard, les deux jeunes actrices, la Chilienne Maya O’Rourke et l’Allemande Maia Domagala, partagent le même prénom, parachevant, par le réel, cette résonance universelle.
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De : Manuela Martelli
Avec : Maya O’Rourke, Maia Domagala, Saskia Rosendahl, Jakob Gierszal
Pays : Chili
Durée : 1h49

