ROMERÍA : entretien avec Carla Simón
Révélée par ÉTÉ 93 (2017) puis couronnée par l’Ours d’or pour NOS SOLEILS (2023), la cinéaste catalane Carla Simón clôt sa « trilogie » familiale avec ROMERÍA. Elle y suit Marina, une jeune femme partant sur les traces de la jeunesse de ses parents biologiques emportés par le sida, auprès de sa famille paternelle – qu’elle ne connaît pas – encore étranglée par les non-dits et la douleur. Carla Simón nous raconte comment elle a transformé sa propre quête d’origines en un grand geste de cinéma, où l’imaginaire vient combler les trous béants laissés par la mémoire. Elle déconstruit le tabou autour de la génération post-franquisme, sacrifiée par l’héroïne et le sida, défend la curiosité comme moteur de vie et nous explique pourquoi, face aux récits manquants, la fiction est la seule réparation possible. Rencontre avec une cinéaste qui prouve que regarder son passé en face est l’acte le plus libérateur qui soit.

En Espagne, le titre de votre film, ROMERÍA, évoque à la fois le pèlerinage religieux et la fête populaire. On a le sentiment que ce mot agit comme une clé de voûte pour l’ensemble de votre œuvre, qui rend aussi bien hommage qu’elle célèbre votre histoire familiale…
Carla Simón : Pour être honnête, je n’avais pas théorisé les choses ainsi, mais avec le recul, c’est une évidence. J’ai entrepris un véritable pèlerinage vers mon passé pour comprendre d’où je viens, en explorant mes trois strates familiales. Il y a eu la famille de ma mère biologique dans ÉTÉ 93, celle de ma mère adoptive à travers la terre et l’héritage dans NOS SOLEILS, et enfin, ce troisième volet consacré à mon père biologique. Cette dernière étape était la plus abstraite, car c’est une lignée dont le fil avait été rompu. Le film est né d’une insatisfaction profonde : celle de ne pas avoir d’images, de ne pas avoir de récit complet. C’est là que le cinéma intervient. ROMERÍA est un film sur la mémoire, mais surtout sur la façon dont nous pouvons, par la fiction, combler les trous noirs de notre propre histoire.
Ce qui frappe dans ROMERÍA, c’est ce geste de cinéma, bouleversant, vertigineux : quand le réel refuse de donner une réponse, votre personnage, Marina, décide de l’inventer de toutes pièces et imagine la vie de ses parents lors de la Movida. Comment cette idée de « combler les images manquantes » est-elle née ?
L’idée a mûri au fil des versions du scénario. Au départ, je pensais suivre un voyage très organique : Marina visite ses oncles, ses tantes, ses grands-parents, essayant de reconstituer le puzzle de la vie de ses parents. Mais j’ai réalisé que cette mémoire était « malade » : elle est fragmentée par le tabou, la douleur et le stigmate. C’est une mémoire peu fiable. Marina cherche une catharsis, une réponse concrète, mais cette réponse n’existe pas dans le monde réel. Sa véritable transformation survient quand elle comprend que le pouvoir de l’imagination est sa seule arme. Pour moi, en tant que cinéaste, c’était un saut vers l’inconnu. J’ai voulu que le spectateur ressente qu’un film s’arrête pour qu’un autre – une sorte de fable ou de rêve – commence à l’intérieur même du récit. Ce fut un voyage libérateur qui m’a permis de m’éloigner du naturalisme radical qui caractérisait mon cinéma.
« Le cinéma ne peut pas réparer le passé en lui-même, mais c’est un outil puissant pour éclairer les zones d’ombre. »
Le film intègre des éléments d’une grande intimité, notamment les véritables lettres de votre mère. On est aussi en Galice, à Vigo, là où vos parents ont vécu. Comment tracez-vous la limite entre votre vie et celle de Marina ?
C’est un processus qui s’est affiné tout au long de la création du film. Pour être honnête, je ne me suis pas imposé beaucoup de limites. J’essaie bien sûr de protéger ma famille, de changer certains détails ou certains noms pour que mes proches ne se sentent pas mal à l’aise ou embarrassés, mais pour le reste, je joue avec toutes ces intimités et ces émotions que j’ai ressenties. Je suis allée très loin : j’ai fait une thérapie de rêves pour essayer de provoquer des images de mes parents, et une thérapie de mémoire transgénérationnelle pour découvrir des choses sur ce passé que je ne possède pas. J’ai tout mis dans le film. Les lettres de ma mère sont le socle du projet : c’est par elles que j’ai entendu sa voix pour la première fois, que j’ai compris sa jeunesse et son époque. Je les avais déjà utilisées pour un court-métrage, mais j’avais envie de leur rendre justice avec des images à la hauteur de leur force poétique. Le choix de Vigo était indispensable. Mon père était galicien, et c’est là qu’ils ont vécu leur histoire d’amour dans les années 80, en pleine « Movida ». C’était un lieu de musique, de fête, de mouvements intenses. Cependant, la bascule vers la fiction s’est faite grâce à Llúcia (Garcia, ndlr), mon actrice. Dès qu’elle a incarné Marina, ce n’était plus « mon » histoire. Llúcia a appris à me connaître intimement, mais sur le plateau, j’ai pu prendre cette distance nécessaire pour voir le film comme une œuvre autonome et non comme un simple miroir de ma vie.
Le personnage de Marina surprend. Face au silence ou au rejet, elle ne réagit pas avec colère ou reproche, mais avec une douceur et une intelligence constantes. Pourquoi avoir refusé le conflit classique ?
C’est une conversation que j’ai eue avec ma productrice dès l’écriture. Souvent, au cinéma, ces quêtes d’origines sont des règlements de comptes portés par la colère ou le reproche. Mais mon histoire était différente : je n’ai pas manqué d’amour, je n’allais pas là-bas pour me battre, mais par pure curiosité. J’ai dû convaincre que la curiosité est un moteur narratif assez puissant pour déplacer des montagnes, même sans conflit classique. Le personnage de Marina est aussi né de la personnalité de Llúcia, qui est naturellement très réservée et contenue. Cela correspondait à ce que j’ai vécu : quand on reçoit une telle masse d’informations et d’émotions, on se fige. Il faut du temps pour digérer avant de réagir. Sur le coup, Marina encaisse et observe ; l’émotion ne ressortira que bien plus tard, après le film sûrement, quand elle rentrera chez elle.
« ROMERÍA est un film sur la façon dont nous pouvons, par la fiction, combler les trous noirs de notre propre histoire. »
ROMERÍA rend aussi hommage à une génération espagnole fauchée par l’héroïne et le sida après la fin du franquisme. Pensez-vous que le cinéma puisse aider à réparer ce qui a été brisé par le silence et les tabous, aussi à l’échelle d’une société ?
Absolument, c’est une dimension essentielle de mon film : mettre de la lumière là où il y a eu trop de silence. Cette génération a été pionnière. En pleine transition démocratique, ils ont rompu avec les valeurs catholiques et conservatrices de la dictature. Ils vivaient le présent avec une intensité radicale, sans filet. Il est profondément injuste que leur souvenir soit associé à la honte ou au châtiment. Ils ont été les victimes d’une crise de l’héroïne que le gouvernement de l’époque n’a rien fait pour arrêter – certains disent même que cela servait le pouvoir : « pendant qu’ils se droguent, ils ne font pas de politique ». En rendant justice à leur courage et à leur soif de liberté, je voulais montrer à quel point ils ont été essentiels pour faire de l’Espagne le pays progressiste qu’il est aujourd’hui. Le cinéma ne peut pas réparer le passé en lui-même, mais c’est un outil puissant pour éclairer les zones d’ombre. Créer ces images qui manquaient à ma mémoire personnelle est aussi une opportunité de rouvrir le dialogue collectif. Je l’ai ressenti lors des débats post-projections en Espagne : partout, des gens lèvent la main pour dire, « c’est mon histoire, celle de mon oncle ou d’un ami ». Ce silence n’était pas seulement dans ma famille, il est national. Je crois que nous sommes à un moment charnière où, face à l’actualité politique qui tend à la droite de la droite, nous ressentons le besoin de nous souvenir de ce que cette génération a apporté. À travers le cinéma, nous arrivons enfin, peu à peu, à une réparation plus juste.
Qu’est-ce que cette « trilogie » composée d’ÉTÉ 93, NOS SOLEILS et ROMERÍA, vous a appris, en tant que personne et en tant que cinéaste ?
Sur le plan personnel, ces films m’ont fait grandir. Ils m’ont forcée à un exercice d’empathie absolue envers ma famille. Pour écrire un personnage, il faut le comprendre de l’intérieur, même s’il nous a blessé ou s’il s’est tu. J’ai pu répondre à mes questions, ou du moins apprendre à vivre avec. Aujourd’hui, je suis mère, et je sens que j’ai bouclé une boucle. Je n’ai plus besoin de regarder en arrière ; je peux enfin regarder devant moi, vers la transmission. Sur le plan créatif, j’ai perdu la peur. Au début, on craint de rater, de ne pas être fidèle au réel. Avec ROMERÍA, j’ai compris que l’important est de risquer, de tester des formes nouvelles, comme l’onirisme. À chaque film, j’ai l’impression de repartir de zéro, de ne plus savoir comment faire, et c’est précisément ce sentiment d’apprentissage permanent qui me passionne désormais.
Crédits photos : © QuimVives / Elastica Films
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