LUPIN III : 5 questions à Takeshi Koike
LUPIN THE IIIRD : LA LIGNÉE IMMORTELLE est la quatrième rencontre cinématographique entre l’icône de la pop culture japonaise Lupin III et le réalisateur Takeshi Koike. Depuis la fin des années 60, le personnage créé par le mangaka Monkey Punch s’est imposé de manière ininterrompue sur les écrans japonais (et français à partir de 1985 sous le nom d’Edgar de la cambriole à cause d’ayants-droits tâtillons de Maurice Leblanc), entre séries, téléfilms, films de cinéma – parfois signés par des grands noms comme Hayao Miyazaki pour LE CHÂTEAU DE CAGLIOSTRO, ou Seijun Suzuki faisant un détour par l’animation avec L’OR DE BABYLONE. Cette longévité tient à l’inventivité constante des relectures du personnage, tant formelles avec le récent LUPIN III : THE FIRST animé en 3D, que thématiques notamment dans les brillantes séries produites durant les années 2010 comme UNE FEMME NOMMÉE FUJIKO MINE ou encore L’AVENTURE ITALIENNE. Takeshi Koike, touche-à-tout de génie et impliqué à différents postes sur tout ce qu’a pu produire de plus original l’animation japonaise de ces trente dernières années (dont le frénétique REDLINE, ultime film entièrement réalisé en animation traditionnelle, sorti en 2009), apporte sa pierre à l’édifice Lupin depuis 2014. À travers trois films (LE TOMBEAU DE DAISUKE JIGEN (2014), LA BRUME DE SANG (2017) et MINE FUJIKO’S LIE (2019)), Koike revisite cette saga dont il atténue la pure nature ludique pour revenir à la rudesse des origines et montrer les héros sous un nouveau jour. Ce quatrième film (un cinquième consacré à Zenigata, éternel ennemi policier de Lupin, sort parallèlement au Japon) vient radicalement approfondir ces partis-pris.
Cela fait maintenant plus de dix ans que vos réalisations sont consacrées aux personnages et à l’univers de Lupin III, avec cinq films. Quels sont les principaux attraits de cet univers pour vous et que cherchiez-vous à y apporter ?
Takeshi Koike : J’aime le personnage de Lupin III depuis que je suis enfant, en particulier la première partie du premier animé, car à ce moment-là l’équipe de Lupin n’est pas encore formée. Cette version n’a pas vraiment cet aspect comique qu’on lui connaîtra plus tard. Les personnages gardent encore leurs distances, entretiennent uniquement des relations professionnelles. Enfant, j’avais justement l’impression de lorgner le monde des adultes à travers ce dessin animé. Je pense que c’est le cas de beaucoup de gens de ma génération, et que mes films sont une manière de ressusciter l’esprit de cet animé que nous adorions tous.
Il y a effectivement une noirceur dans le ton et l’esthétique que l’on a plus vue dans l’univers de Lupin depuis le manga ou la première série animée. Cela permet de questionner le statut des personnages, notamment l’invincibilité et l’ubiquité habituelle de Lupin. Ils rencontrent presque une dimension double et déformée d’eux-mêmes dans cette île peuplée de tueurs déchus qui les renvoie à leur propre amoralité…
Je pense qu’il y a néanmoins une différence entre les tueurs déchus, qui sont des employés dont les échecs les font échouer sur cette île, et l’équipe de Lupin, qui opère en toute indépendance. Ils ne craignent pas d’échouer malgré cette tension que l’on ressent durant l’aventure. L’équipe de Lupin s’amuse en mettant leurs vies en jeu alors que les tueurs déchus ressentent cette peur de mourir.
« J’ai cherché à casser les règles établies par les animés les plus populaires de Lupin tout en effectuant un retour aux sources de cet univers. »
Il y a une dimension presque abstraite avec ce décor de l’île qui se déleste des environnements urbains et modernes de l’univers de Lupin. Il y a une mise à nu thématique des personnages, mais aussi dans le chara-design inhabituel de certains comme l’habituellement taciturne Jigen qui a ici le visage découvert et dont les émotions sont visibles tout au long du récit.
À travers cette île je voulais créer une situation de danger, et consciemment j’ai appuyé sur ce trait pour davantage les exposer. Pour Jigen Daisuke, vous avez parfaitement compris mon intention, même si dans le manga davantage que dans l’animé, on voit plus souvent ses yeux et son visage. Le fait de les masquer rend le personnage assez iconique et c’est ce que j’ai voulu bousculer avec ce film. J’ai cherché à casser les règles établies par les animés les plus populaires de Lupin tout en effectuant un retour aux sources de cet univers.
Chacun de vos films autour de Lupin était centré sur un de ses acolytes emblématique, et le montrait sous un jour différent, dans une aventure plus personnelle. Est-ce que vous avez envisagé ce quatrième film comme une continuité, voire l’aboutissement de cette approche ?
Je dirai que dans ce film Lupin redevient justement le personnage principal, c’était le but premier pour moi par rapport aux films précédents, tout en le plaçant sous un jour différent aux yeux de ses acolytes habituels. Je pense que la grosse différence de ce film repose sur sa structure : dans les précédents chacun des associés vit son aventure et Lupin entre alors en scène. Cette fois c’est à lui de faire son introspection.
Lupin est issu d’une période ayant célébré de grands héros masculins virils (voire machistes), charismatiques comme Cobra ou plus tard City Hunter. Votre relecture de Lupin, plus vulnérable et tourmenté, a-t-elle pu être influencée notamment par les James Bond de Daniel Craig ? Cette déconstruction participe à une identification différente et plus moderne…
En effet si on prend SKYFALL, même si les situations sont différentes, on peut retrouver cette même dimension abstraite entre le décor de l’île et le final du James Bond qui, par ce dépouillement, le ramène à ses origines.
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