FATHER : Interview de Tereza Nvotová
Avant de venir travailler, Michal, père de famille, a déposé sa fille à l’école ; en fait, elle agonise sur le siège arrière de la voiture, garée en plein soleil. Comment est-ce possible ? Ce « bug » du cerveau – pour vulgariser – s’appelle le syndrome du bébé oublié. Comment la société regarde cette « erreur humaine », comment la justice la punit, comment une famille est détruite et comment ce père peut continuer à vivre : FATHER, film virtuose sur la forme, bouleversant dans ce qu’il veut mobiliser d’humanité chez le spectateur, est l’un des grands rendez-vous de ce printemps au cinéma. La réalisatrice slovaque Tereza Nvotová a coécrit le film avec Dusan Budzak, dont le meilleur ami a un jour provoqué la mort de son enfant et vu son pays se retourner contre lui. Ainsi FATHER est aussi passionnel pour Dusan que cérébral pour Tereza ; quand le cerveau sera capable de comprendre que ce fait divers n’arrive pas qu’aux autres, alors le cœur sera capable de pardon. Un film comme une main tendue.

Les premières minutes du film, en temps réel, précèdent le drame. Il ne s’y passe pas grand-chose, leur seule justification est la tragédie en elle-même. Comment écrire cette partie, en maintenant l’intérêt ?
Tereza Nvotová : C’était une grosse partie du travail. J’ai essayé de trouver de l’intérêt dans la banalité d’une journée normale pour que les gens continuent à regarder. On parle d’un homme, Michal, qui travaille dans son bureau. Il faut créer des micro-situations, des états, qui maintiennent l’engagement du spectateur. En termes d’écriture, on « avance ». Quand on s’arrête, on sent que quelque chose va se passer. Et en fin de comptes, ces moments-là, c’étaient les moments où la petite était en train de mourir. Lors de ces instants suspendus, peut-être que bizarrement Michal ressentait que quelque chose n’allait pas. Et nous avec. C’est pour ça qu’on crée des petites péripéties, des petits mystères que le cerveau humain adore résoudre. J’occupe l’esprit du public avec des banalités jusqu’à ce que le vrai drame intervienne et que tout ça n’ait plus aucune importance.
La tragédie que vit cette famille a un nom : le syndrome du bébé oublié. Le travail est-il la principale cause de ce syndrome ?
C’est un nom sophistiqué pour quelque chose qui n’a finalement pas grand-chose à voir avec les bébés. Les bébés, c’est la pire conséquence de ce syndrome. Il s’agit d’une erreur de la mémoire et cela nous arrive tous les jours. On pense qu’on a fermé la porte à clé alors qu’on ne l’a pas fait, ce genre de choses. J’ai été surprise d’apprendre que notre mémoire n’est pas un disque dur dans lequel on met des données. C’est un système complexe, en fait deux systèmes qui sont en conflit l’un avec l’autre. La mémoire automatique qui nous guide dans la journée, quand on marche, quand on respire, quand on ne réfléchit pas. Et une mémoire plus complexe dont on a besoin pour organiser les choses. Parfois, une perturbation se produit et, c’est vrai, ça arrive aux gens qui travaillent beaucoup. Mais ça arrive aussi pendant que vous faites vos courses et que vous êtes interrompue par un coup de fil, par exemple. Ça ne concerne pas uniquement les gens super occupés. L’une des choses les plus fascinantes dans ce syndrome, c’est qu’il n’y a rien à faire. On peut travailler moins et être plus concentrés, ça ne veut pas dire que ça ne se produira pas. Parce que notre cerveau est construit comme ça. Bien sûr, une histoire comme celle de FATHER fonctionne aussi à titre préventif. Et il y a des systèmes électroniques d’alarme qui vous signalent qu’un enfant est dans la voiture. On essaie de gérer mais on ne peut pas échanger son cerveau avec un cerveau « meilleur ».
« J’ai énormément pensé à ELEPHANT de Gus Van Sant. (…) Je me souviens de cette langueur avant la tragédie… »
Avez-vous voulu rencontrer des personnes à qui cela est arrivé ou leur expérience n’était-elle pas nécessaire ?
L’histoire de FATHER n’est pas tirée d’un fait réel en particulier. Bien sûr, nous avions du matériel pour travailler mais l’expérience la plus proche dont nous nous sommes inspirés, c’est celle du meilleur ami de mon coscénariste Dusan Budzak. Ils étaient très proches tous les deux quand c’est arrivé et grâce à Dusan, je connaissais tous les moments qui ont jalonné ce qu’a vécu cet homme. Ainsi je n’ai jamais ressenti le besoin d’aller voir des gens et de leur parler de la plus grande douleur de leur vie. Ce n’était pas nécessaire. En revanche, nous avons parlé à des experts et des psychiatres qui se sont chargés de ce genre de cas. On a lu des livres… On a essayé d’arriver sur ce projet aussi préparés que possible.
Faites-vous un film comme FATHER pour changer le regard qu’on porte sur ces parents ?
Un film, c’est une équipe et je suis sûre qu’il y a autant de raisons de faire ce film que de membres dans cette équipe. Le but de Dusan était probablement de changer de regard des gens. Il a énormément souffert pour son ami quand la société slovaque s’est retournée contre lui avec beaucoup de colère. De mon côté, c’était différent. Au début, je n’avais pas envie de réaliser ce film. Je pensais que c’était impossible à faire. Mais j’ai trouvé un autre niveau de lecture sous cette tragédie. J’ai eu l’impression que le film parlait de notre humanité. De qui on était en tant que peuple, et d’à quel point on ne contrôle rien. Ça parle de notre fragilité. Quand j’ai compris que j’aurais été capable de faire la même erreur que Michal, ça m’a complètement emportée émotionnellement. Quand je dis aujourd’hui à voix haute que oui, il est possible qu’un jour je tue ceux que j’aime le plus, je n’arrive pas à y croire. Et pourtant au fond de moi, je sais que c’est vrai. C’est aussi terrifiant que très libérateur, car vous vous ouvrez à plus d’empathie et d’amour pour autrui. C’est ça, que j’avais envie d’offrir au public. Et c’est ce qu’il ressent après le film – du moins, beaucoup de spectateurs me le disent.
C’était important d’inclure une scène de procès ? De voir ce que la justice a à en dire ?
Cette histoire soulève des tas de questions, d’un point de vue intime, émotionnel, relationnel. Mais aussi à un niveau social, étatique, juridique, moral et éthique. C’est un des grands tabous qui confrontent la structure-même de notre société. Voilà pourquoi je voulais qu’on montre la justice passer, qu’on la voie s’occuper de cette affaire qui, d’un côté, montre un père provoquer la mort de son enfant et de l’autre, qui est sans l’ombre d’un doute le fruit d’un geste non intentionnel. Si vous mettez cet homme en prison, est-ce que ça protègera la société ? Non. Il ne s’agit pas d’un tueur en série d’enfants. Ainsi, on est face à un cas où l’idée de punir n’est pas vraiment valide.
« Quand j’ai compris que j’aurais été capable de faire la même erreur que [mon personnage], ça m’a complètement emportée émotionnellement. »
Le film est composé de neuf plans séquence. Le premier sert à ce que le spectateur vive la matinée de Michal sans tricher. Quel est le sens des autres ?
Cette idée des neuf plans séquence est là depuis le début. Sans ça, je n’aurais sûrement pas fait le film. Ça ne pouvait pas être un film « normal », avec des petites scènes qui s’enchaînent. J’ai énormément pensé à ELEPHANT de Gus Van Sant qui, lui aussi, était composé de plans longs. Mais plus que ça, je me souviens de cette langueur avant la tragédie. Il y avait du génie dans ce choix, car on pouvait ressentir les personnages, la manière dont fonctionnait cette école… si bien que quand la fusillade arrivait, vous ressentiez quelque chose de fort pour les victimes, plutôt que de rester un simple témoin du drame. Le film a été une grande inspiration. Je me suis dit que je pouvais raconter mon histoire simplement, me concentrer sur ce matin-là, sur cet homme-là, en continu, sans la brutalité des coupes.
Vous avez voyagé dans beaucoup de pays différents avec ce film. Avez-vous la sensation que les réactions sont différentes selon la nationalité du public ?
Oui, parce qu’en Amérique, par exemple, il y a plus d’affaires liées au syndrome du bébé oublié proportionnellement à la population que nulle part ailleurs. Ainsi, aux États-Unis, le film semble leur être plus personnel.
C’est bête, mais on ne s’imagine pas l’ampleur du phénomène. On nous le présente comme des faits divers locaux. Personne ne va nous rapporter les cas qui arrivent dans d’autres pays. Ainsi le film connecte les sociétés les unes aux autres.
Ce qui est intéressant avec ces histoires, c’est qu’elles se ressemblent toutes. On dirait qu’elles sont copiées collées les unes par rapport aux autres : je roulais vers le jardin d’enfants, j’ai reçu un appel… C’est effrayant. Quand vous dites que ça connecte les sociétés les unes aux autres, c’est qu’en fait, ces affaires relèvent d’un caractère profondément humain. On ne peut pas dire que ça arrive plus aux hommes qu’aux femmes, ce serait faux de l’affirmer. Dans ce sens, c’est un film féministe qui prouve que le cerveau des femmes et celui des hommes fonctionnent exactement de la même manière.
Portrait Tereza Nvotová : ©David Ružička
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