AMOUR APOCALYPSE : entretien avec Anne Émond
Repérée avec JEUNE JULIETTE en 2019, la Québécoise Anne Émond revient avec AMOUR APOCALYPSE, son sixième film. On y suit Adam, un héros éco-anxieux qui entame un parcours du combattant amoureux alors que le climat déraille. Anne nous raconte comment elle a voulu transformer son angoisse en road-trip tendre. Elle déconstruit les clichés sur la virilité, défend une sexualité plus « mammifère » et nous explique pourquoi, face à la fin du monde, la douceur est le geste le plus punk qui soit. Rencontre avec une cinéaste qui croit (et nous avec elle) en la nécessité de créer de nouveaux récits pour ne pas devenir fou.

Dans le film, tout part d’une lampe thérapeutique, et pour vous, d’où vient AMOUR APOCALYPSE ?
Anne Émond : Je pense qu’il est né de mon propre sentiment de confusion face au chaos du monde actuel. L’idée a germé vers 2020, en pleine pandémie. C’est comme si, pour la première fois, les enjeux climatiques devenaient personnels, intimes. Avant, je lisais les nouvelles comme tout le monde, mais là, c’est devenu une vraie angoisse, une tristesse profonde face à ce qu’on est en train de perdre : les oiseaux, les poissons… J’ai sombré dans une forme de dépression. Un jour de février 2020, par -22°C à Montréal, j’ai croisé un ami scénariste. On a discuté dix minutes et j’ai éclaté en sanglots, incapable de cacher mon état. La semaine suivante, il m’a envoyé une lampe thérapeutique pyramidale avec un mot : « Fais quelque chose ». J’ai écrit tout le film devant cette lampe, chaque matin de l’hiver québécois. Elle existe donc vraiment !
Votre héros, Adam, interprété par Patrick Hivon, est ouvertement éco-anxieux. Un concept encore mal défini par la science…
Et pourtant c’est une réalité massive qu’on traite souvent comme un sujet de niche ou une simple mode. Pour moi, c’était un risque de mise en scène : comment rendre cinégénique un homme qui est paralysé par ses peurs ? Mais je voulais être inclusive. On parle beaucoup de diversité, mais on oublie souvent la représentation des états mentaux. Dans nos sociétés, une personne sur deux traverse ou traversera une phase de dépression ou d’anxiété profonde. Adam, c’est mon double. J’ai choisi d’en faire un homme pour créer une distance, mais aussi pour explorer une masculinité différente. Les hommes ont écrit les femmes pendant 120 ans au cinéma ; aujourd’hui, en tant que réalisatrice, je revendique le droit de filmer la fragilité masculine. Adam n’est pas un héros d’action, c’est un héros de la sensibilité. Il a le cœur sur la main, il est poreux au monde. Certains trouvent cela agaçant, mais beaucoup d’hommes, lors des avant-premières, m’ont dit s’être reconnus dans ce personnage qui n’a pas besoin d’être fort au sens traditionnel pour exister.
« Comment rendre cinégénique un homme qui est paralysé par ses peurs ? »
Il en devient ainsi un nouvel archétype de la comédie romantique…
Absolument, et je pense que c’est une nécessité vitale. Tout au long de ma vie, j’ai été nourrie par des fictions – que ce soit à la télévision, au cinéma ou dans les livres – qui ont profondément modelé la personne que je suis devenue. Malheureusement, ce n’était pas toujours pour le mieux. J’ai grandi avec des modèles féminins enfermés dans la séduction permanente, des femmes qui riaient à des blagues qu’elles ne trouvaient pas drôles juste pour plaire, ou qui se pliaient à des canons physiques inatteignables. On ne s’en rend pas compte sur le moment, mais la culture façonne nos comportements autant que la société façonne la culture. C’est un cercle vicieux qu’il faut briser. En proposant un héros comme Adam, je tente d’influencer ce regard, de libérer une parole plus authentique et d’avoir un impact réel sur nos représentations. Cette volonté de rupture nous mène inévitablement à la question de la sexualité à l’écran. C’est un sujet qui me tient à cœur, surtout dans l’ère post-#MeToo. Je crois qu’il est urgent de montrer une intimité différente. Dans le film, il y a cette scène de « sexualité sans sexualité » qui interpelle beaucoup les spectateurs. Ce n’est pas une performance, c’est une rencontre hésitante, lente, presque animale, au sens noble du terme. Ce sont deux mammifères qui se découvrent d’une manière charnelle et tactile, avec un respect mutuel immense. Il faut montrer ces moments-là, car si le cinéma ne le fait pas, les adolescents n’ont plus que la pornographie comme référence. Ils finissent par croire qu’une rencontre sexuelle doit suivre un ordre protocolaire ridicule, avec des corps parfaits et idéalisés. Pour la première fois de ma carrière, à 43 ans et après six films, je réalise que l’art peut vraiment servir à quelque chose de concret. Ce n’est pas seulement une question d’esthétique, c’est une question de représentativité globale. Nous avons le devoir d’inclure la diversité des états d’âme, des corps et des masculinités, mais aussi de porter à l’écran la réalité du changement climatique. Mon film ne sauvera pas le monde, j’en suis consciente, mais parler de la perte de biodiversité ou du réchauffement au travers d’une histoire d’amour, c’est une façon de rendre ces enjeux intimes et humains.
« Servir à quelque chose », est-ce là le rôle social de l’artiste aujourd’hui ?
C’est la première fois de ma vie que je réponds oui avec autant de conviction. Longtemps, j’ai porté un sentiment d’inutilité. Je me disais : « Faire des films, c’est bien beau, ça me rend heureuse, mais à quoi ça sert face à l’effondrement ? ». Et puis j’ai lu des philosophes et des scientifiques qui disaient que les artistes ont une responsabilité : celle de créer de nouveaux récits. On ne peut pas se contenter de documentaires alarmistes ou de films catastrophe hollywoodiens. Il faut des fictions qui nous aident à apprivoiser ce qui vient, qui nous montrent qu’on peut encore s’aimer dans un monde qui change. Le film est une comédie romantique parce que c’est le genre le plus généreux. Je ne veux pas punir le spectateur. Je veux lui dire : « Le monde est peut-être en train de finir, mais regarde comme cet instant entre ces deux êtres est précieux ».
Comment est né le duo magique formé par Patrick Hivon et Piper Perabo ?
Patrick Hivon est un acteur immense au Québec. Il joue souvent les sex-symbols, mais dans la vie, il est très proche d’Adam : il est anxieux, névrosé, d’une intelligence émotionnelle rare. Piper Perabo, elle, apporte cette solidité terrienne. Je l’avais vue dans LE PRESTIGE de Chris Nolan et j’avais été frappée par sa douceur. Sur le plateau, elle a été d’une humilité incroyable. Pas de maquillage, pas d’ego de star américaine. Ils forment un couple crédible parce qu’ils sont beaux mais naturels. Je voulais que le spectateur ait envie de passer du temps avec eux, de les protéger. Au fond, si on a envie de sauver la planète, c’est parce qu’on a encore envie de tomber amoureux, non ?
Entre le nihilisme ambiant et les crises actuelles, votre film est presque punk parce qu’il ose croire au beau et au merveilleux. C’est un acte de résistance ?
(Rires.) Le mot punk était dans mes notes d’intention ! C’est facile de faire un film nihiliste, car c’est presque mou par rapport à l’état du monde. Porter la candeur ou la tendresse aujourd’hui est bien plus lourd et courageux. Je ne suis pas quelqu’un de naïf, au contraire, mais choisir l’amour dans ce chaos, c’est une forme d’irrévérence.
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