THE SOCIAL RECKONING
En 2010, THE SOCIAL NETWORK de David Fincher rendait compte de la naissance d’un monde, globalisé par les réseaux sociaux, et des fondations moralement branlantes sur lesquelles il émergeait. Un chef-d’œuvre, tant pour ses pures qualités de cinéma – probablement l’apogée du « style » rigoriste de Fincher –, que pour ce qu’il racontait de son époque. Quinze ans plus tard, l’idée d’une « suite », forcément écrasée par le poids de son aîné, et même si écrite et réalisée par le scénariste de l’original, Aaron Sorkin, apparaît saugrenue sur le papier. L’évidence se doit d’être évacuée instantanément : jamais THE SOCIAL RECKONING ne vient discuter avec la grandeur de THE SOCIAL NETWORK. Ce qui, pour autant, ne le prive pas d’intérêt. Car ce monde nouveau que THE SOCIAL NETWORK regardait naître, qu’est-il devenu ? Qu’a-t-il engendré et ce faisant, qu’a-t-il anéanti pour en prendre la place ? Ces questions sont au centre de THE SOCIAL RECKONING, qui aurait sans doute dû opter pour un titre plus discret. Car, en l’état, il se rapproche finalement plus de séries et films passés d’Aaron Sorkin, des questionnements moraux de THE NEWSROOM et du procedural engagé des SEPT DE CHICAGO, que du film de David Fincher. Situé entre 2019 et 2021, dans une double temporalité parfois maladroite et rigide dans sa mécanique fonctionnelle, THE SOCIAL RECKONING raconte comment Facebook, pour assurer sa pérennité, a favorisé la radicalisation de certains de ses usagers. Un scandale éthique qu’une employée, Frances Haugen (Mikey Madison), qui croit en la force positive des réseaux, va révéler en secret à un journaliste du Wall Street Journal, Jeff Horwitz (Jeremy Allen White). Et ce, alors même que Mark Zuckerberg (Jeremy Strong) s’entraîne avec ses équipes à préparer sa future audition devant le Congrès américain. De manière visible, THE SOCIAL RECKONING ne brille pas par la force brute de son cinéma, peinant même à retrouver la vigueur des précédentes réalisations d’Aaron Sorkin. Il pâtit en premier lieu, aussi bien dans l’intimisme que dans l’ampleur, de l’absence à la musique de Daniel Pemberton (remplacé par Alexandre Desplat) qui, dans les trois premiers films de Sorkin, avait su porter et alimenter son romantisme idéaliste autant que l’énergie qui pouvait en découler. La grande force d’Aaron Sorkin reste néanmoins le bouillonnement de son écriture qui, ici, élève THE SOCIAL RECKONING par-delà tout ce qu’on peut légitimement lui reprocher. Dans ce qu’il raconte du monde numérique et de ses conséquences (post-vérité, harcèlement, radicalisation, absolutisme de la liberté de parole… faites votre choix), du cynisme des milliardaires qui le dirigent, de la manière dont les nouveaux modèles ne parviennent à remplacer les anciens, faute d’éthique et de rigueur – la presse écrite est la véritable héroïne du film –, on retrouve toute la verve emballante de Sorkin. Son art consommé du dialogue (« On ne craint pas le Congrès [chez Facebook]. Ici, on est post-gouvernement », dit un lieutenant de Zuckerberg, campé avec une arrogance fascisante très à-propos par Billy Magnussen). Son brio à entremêler comédie et romanesque. Son regard factuel mais toujours teinté d’utopie, dans un élan se voulant évidemment héritier de Capra. Bien sûr, THE SOCIAL RECKONING prend les atours d’un article d’opinion, d’une tribune à charge, quitte à asséner ce que l’on sait déjà. Mais alors pourquoi restons-nous, pour la plupart, enchaînés à ce monde ? C’est probablement le grand mérite de Sorkin et de son film : nous reposer cette question, toujours sans réponse.
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De : Aaron Sorkin
Avec : Mikey Madison, Jeremy Allen White, Jeremy Strong, Wunmi Mosaku
Pays : États-Unis
Durée : 1h52
