LA FIN D’OAK STREET
Le split diopter figure parmi les motifs esthétiques les plus utilisés de LA FIN D’OAK STREET. Une scène entière de conseil de famille repose même sur cet effet qui permet à un avant-plan et à un arrière-plan d’être mis au point en même temps, dans le même cadre, grâce à une double optique. Une image contre-nature en somme, particulièrement pertinente ici, puisque deux réalités temporelles, la lointaine préhistoire et les années 1980, finissent par cohabiter lorsqu’un quartier résidentiel se retrouve catapulté des dizaines de millions d’années dans le passé. Ses habitants, à commencer par la famille Platt, doivent alors survivre à cette dure nouvelle réalité, où ils deviennent de la chair à pâtée pour dinosaures. Mais la dualité charriée par le split diopter se fait encore plus captivante lorsque le film lui-même devient schizophrène.
David Robert Mitchell dédie LA FIN D’OAK STREET à son père décédé en 2024 et semble lui-même vouloir se propulser dans le passé, revivre l’époque où il a grandi et, de facto, fabriquer un cinéma qui ne s’embarrassait pas d’explications ou de crédibilité tant le public apparaissait toujours prompt à accepter le merveilleux. Dire qu’OAK STREET porte l’empreinte des productions Amblin relève donc de l’évidence. Ici, on regarde LA CROISIÈRE S’AMUSE en dînant, on ingurgite des Fruit Loops en famille et une personnalité aussi brillante et exigeante que Carl Sagan est une superstar. Le film, lui, assume d’être de prime abord suranné, voire franchement anachronique, avec des personnages archétypaux et un récit linéaire, au premier degré, dont le désir premier est de divertir. Sauf que derrière cette vitrine simpliste s’immisce évidemment l’auteur Mitchell et, avec lui, le cortège de thématiques qui animent son cinéma depuis THE MYTH OF THE AMERICAN SLEEPOVER.
Ainsi, des tropes de pur cinéma 80’s (voire 90’s) qui, en 2026, pourraient apparaître franchement grotesques, finissent ici par créer du propos. Doit-on vraiment croire que des planches placardées sur des fenêtres suffiront à arrêter des dinos ? Doit-on vraiment accepter sans ciller qu’une voiture s’arrête devant des tortues géantes au lieu de les contourner ? Doit-on vraiment ne pas tiquer quand, en avant-plan, une famille part en rando le sourire aux lèvres alors qu’à l’arrière-plan, un couple court en hurlant pour sa survie ? Et si, en détruisant les meubles de leur cuisine pour se barricader, les Platt faisaient en fait voler en éclat l’American Way of Life si artificiel qui régissait jusque-là leur monde – et le film ? Et si, en mettant deux minutes à décider enfin de rouler sur la pelouse du voisin pour éviter les reptiles, les Platt éradiquaient enfin toutes les règles et limites que leur banlieue proprette leur imposait ? Et si, en superposant la joliesse et l’effroi dans un même cadre, David Robert Mitchell ne faisait que continuer à explorer l’horreur de la normalité qui hantait IT FOLLOWS ?
C’est sans doute là que LA FIN D’OAK STREET se fait le plus captivant car derrière le divertissement souvent ultra efficace et ramassé (1h40 au compteur), mis en scène avec patience pour dévoiler les dinosaures avec le maximum de malice et d’impact (le cahier des charges DENTS DE LA MER / JURASSIC PARK), émerge peu à peu une exploration si ce n’est amère, au moins lucide, de la jolie vitrine qu’est le mode de vie américain – disons occidental. Lorsque tout s’effondre, que reste-t-il ? Que révèle-t-on de soi ? Nos problèmes, névroses et rancœurs s’ancrent-elles ou s’envolent-elles, vaincues par KO par l’adversité ? Là, l’écriture de OAK STREET se fait plus fine qu’il n’y paraît, les archétypes gentiment bousculés – le mari incarné par Ewan McGregor, parfois couard dans son attentisme raisonnable, est rongé par une fierté virile de père pourvoyeur assez ridicule ; l’épouse campée par Anne Hathaway est animée par une rage survoltée qui fait constamment avancer le récit ; l’étincelle de romance détectée dans le premier acte ne sera en fait pas hétéronormée, etc.
Lorsque LA FIN D’OAK STREET reste chevillé à ce programme, il réjouit et confirme tout le bien qu’on pensait de David Robert Mitchell – la manière dont, dans une scène centrée sur une bouse, il noue une complicité avec le spectateur via une référence non verbale à JURASSIC PARK renvoie à UNDER THE SILVER LAKE et son propos sur la culture comme tissu social. Malheureusement, et c’est plus problématique, le cinéaste ne tient pas sa ligne jusqu’au bout. Dans son dernier acte, OAK STREET lui échappe – de son propre fait ou celui d’ingérences du studio, on ne le saura jamais – et finit par préférer revenir au confort qu’offre l’illusion du vernis de l’American Way of Life. Une fin ratée qui, si elle se justifie en partie par l’élan nostalgique de Mitchell, laisse néanmoins un goût amer.
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De : David Robert Mitchell
Avec : Anne Hathaway, Ewan McGregor, Maisy Stella, Christian Convery
Pays : États-Unis
Durée : 1h40

