Cannes 2026 : AUTOFICTION
Le problème avec les auteurs au cinéma, c’est qu’à force de créer des mondes, ils finissent par y habiter. Et donc à penser que leur cinéma est devenu une réalité. À qui la faute ? À ces réalisateurs incapables de prendre du recul ? Ou aux cinéphiles terrifiés à l’idée de faire, même un tant soit peu, vaciller la statue du Commandeur ? C’est la question qu’on se pose devant cette AUTOFICTION qui tourne en rond. Le réalisateur culte de la Movida ne touche tellement plus terre qu’au fond, il ne fait plus que parler de son propre cinéma. Pas de lui-même, d’ailleurs – ce qu’il avait plutôt fait avec élégance dans DOULEUR ET GLOIRE – mais bien de son monde à lui, un créateur célébrant sa propre création. D’où le sentiment étrange qui étreint le spectateur de voir un film comme ces reconstitutions en toc où l’on peut se prendre en photo dans le décor de nos œuvres préférées. Si bien que ce nouvel Almodovar appuie fort sur ce qu’on a beaucoup reproché à l’industrie américaine : la nostalgie stérile. Agitant dans un scénario à tiroirs (lui-même trope parmi les tropes de son cinéma) tous les doudous almodóvaresques (femmes au bord de la crise de nerf, couleurs vives, musiques tonitruantes mélo, Rossy de Palma, chanson mélancolique…), AUTOFICTION raconte l’écriture d’un film et sa possible collusion avec la réalité. Mais quelle réalité peut-il bien émerger dans un film écrit par un cinéaste qui n’a pas l’air d’avoir mis les pieds dehors depuis bien longtemps ? Caverne de cinéma chic full Prada, AUTOFICTION enfile les séquences comme autant de coups de coude au spectateur pour lui signifier que oui, c’est bien « du Almodóvar qui fait du Almodóvar ». Mais tandis que l’intrigue du film dans le film s’étire puis s’étiole, que la mécanique du style tourne à vide, l’aspect méta, qui aurait pu permettre un regard critique salutaire sur son style (notamment sur l’objectivation des corps masculins) et ainsi punir ironiquement Almodóvar de son hubris, vient au contraire le célébrer. C’est sa toute-puissance d’Auteur qu’Almodóvar raconte ici avec une pointe de cynisme dans ce « non-film » qui n’a rien d’autre à raconter que sa propre vanité. Avec, en toile de fond, le sentiment un peu dérangeant que le cinéaste semble considérer que l’art excuse tout, que l’artiste excuse l’homme. Le propre même de l’autofiction consiste à créer une distance critique entre soi et l’écriture. Distance qu’Almodóvar feint pour mieux tresser in fine une cathédrale à sa propre œuvre. Un film pour de rien, juste pour faire tourner la machine Almodóvar. Sûrement, les adeptes iront à la messe. Les autres iront voir ailleurs.
Partagez cette chronique sur :
De : Pedro Almodóvar
Avec : Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón, Victoria Luengo
Pays : Espagne
Durée : 1h51

