HOPE : Na Hong-jin, sauveur de mondes

16/10/2026 - Par Emmanuelle Spadacenta
Le retour de Na Hong-jin après 10 ans d’absence s’est fait à Cannes, théâtre du lancement de la carrière de HOPE, son quatrième long-métrage et l’une des entrées les plus atypiques de la compétition depuis longtemps. Retour, avec le réalisateur, sur les enjeux de ce blockbuster à la fois 100% film d’auteur et premier volet d’une potentielle franchise de science-fiction, qui vient fureter sur le territoire des Américains.

Il y avait un sport national ces quelques dernières années, à l’approche de la conférence de presse du Festival de Cannes : prédire que le nouveau Na Hong-jin en serait. Un petit jeu qui a commencé il y a bien quatre ou cinq ans, comme si un tel génie tournait en claquant des doigts ; comme si son précédent long-métrage, THE STRANGERS, fêtant ses dix ans, le réalisateur nous en devait un. Pas grand-monde ne se rendait compte de l’ambition de ce nouveau film, qui serait titré HOPE, de ses défis de production et surtout des enjeux industriels qu’il cristalliserait. Maintenant, on sait.

HOPE, seule entrée coréenne en compétition de Cannes 2026, était le titre le plus attendu. Queue de comète de la Nouvelle Vague coréenne, Na Hong-jin signe un sans-faute depuis ses débuts en 2008 avec THE CHASER, film de serial killer d’une noirceur abyssale montré en séance de minuit. Cannes l’accompagne aussi sur THE MURDERER (Un Certain Regard 2011) et THE STRANGERS (Hors compétition, 2016). Des films retors et violents, dont la trajectoire marque un virage du cinéma de genre réaliste au cinéma fantastique ésotérique. HOPE, lui, sur des bases réalistes, orchestre l’affrontement entre des flics ou des pêcheurs et des extraterrestres perdus sur Terre. Situé à Hope, un village de pêche près de la zone démilitarisée, en bord de campagne striée de longues routes, elle-même jouxtée d’une immense forêt, le film reprend l’esthétique rurale de THE STRANGERS, le capharnaüm des habitations et commerces de campagne, mais les ornemente d’effets spéciaux numériques. « Il y a deux styles qui se côtoient au sein d’un même film », nous explique le réalisateur. « Une collision » (sic !) entre le cinéma coréen, réaliste, et le blockbuster américain. « Ça dépend si vous me parlez de blockbuster post-Marvel ou pré. Si vous me parlez du style contemporain des films américains, ça m’intéresse très peu ». Sa vision du spectacle s’inspire de la production hollywoodienne des années 80 et 90, L’ARME FATALE tenant une place prépondérante parmi ses influences. Stylistiquement, HOPE marque une rupture. « Après, dans HOPE, il y a beaucoup de créatures en images de synthèse. Ça fait évidemment penser au style américain d’aujourd’hui mais je voulais que ce soit plus nuancé ». Au sérieux papal des superproductions états-uniennes, Na Hong-jin oppose de la comédie, notamment grâce aux personnages de flics joués par Hwang Jung-min et Hoyeon, trouillomètre à zéro et langage fleuri – il y aurait environ 150 équivalents coréens de « fuck » (« ssibal ») soit quasiment un par minute – et aux pêcheurs-chasseurs menés par le personnage de Zo In-sung, tous sidérés par l’intrusion dans leur quotidien paisible et bucolique d’un autre monde qu’on ne verrait qu’au cinéma, hyper-technologique, alien. L’effet comique de ce film d’action, agrégeant plusieurs mini buddy movies, tient à la cohabitation, presque contre-nature, de deux univers, obligeant le microcosme coréen à muter. À l’exception des films de pègre, le cinéma de genre coréen s’est toujours départi du cinéma américain par, notamment, l’absence d’armes à feu – interdites à la circulation. Ici, les habitants du village sont en fait armés jusqu’aux dents, incongruité qui rapproche HOPE du cinéma américain. « Quand j’étais enfant, il y avait énormément de campagnes et de panneaux qui poussaient les gens à rendre les armes illégalement détenues. La Corée a connu la Guerre de Corée, j’imagine qu’il y avait des armes dans chaque maison. Il y en avait aussi beaucoup suite à la guerre au Vietnam. Et on dit qu’à l’époque, dans les bateaux qui rejoignaient le Vietnam à la Corée, le transport des armes était largement autorisé. C’est pour ça qu’on en a beaucoup chez les particuliers. Dans le contexte de ce film, on peut se dire que le jour où on est envahis d’extraterrestres, on utilise les armes qu’on détient. Qu’il n’y ait plus d’armes dans les films coréens, c’est assez récent. Dans les vieux films, il y en a plein. »

« Si le cinéma coréen s’était très bien porté, HOPE n’aurait pas été financé. »

Du cinéma hollywoodien contemporain qui n’intéresse pas Na Hong-jin, il a emprunté un code : une fin comme une porte ouverte sur une éventuelle franchise, un changement radical de point de vue, basculant ainsi vers celui des extraterrestres, qui laisse présager la possibilité d’un nouveau récit. « Si quelqu’un me donne le feu vert, assure le réalisateur lors d’une discussion avec Bong Joon Ho, j’ai la suite et je peux travailler dur dessus. » Malgré cela, il affirme avoir réalisé « une œuvre complète à part entière », ce qui est vrai et un peu mensonger à la fois, le sort des personnages étant laissé en suspens. Cette forme hybride n’a toutefois pas gêné les acheteurs. Avant sa grande première à Cannes, le film était déjà acquis par Neon, le distributeur-star américain, pour les États-Unis ; la plateforme Mubi en a pris les droits pour l’Amérique latine et certains pays européens comme l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne ; pendant le festival, Sony s’emparait du film pour la Scandinavie et le Moyen Orient quand Focus/Universal l’achetait pour la France, le Benelux et l’Afrique du sud. Des ventes sur 200 territoires, un engouement sans précédent pour un film coréen. Ainsi, le budget de HOPE, le plus gros alloué sur le territoire, situé entre 50 et 60 milliards de wons (entre 35 et 45 millions de dollars environ), était déjà pour moitié remboursé. Na Hong-jin pensait-il à ses débuts, milieu des années 2000, que l’industrie coréenne pourrait soutenir un tel projet, financièrement et techniquement ? « Non, pas à mes débuts, répond-il laconique. Est-ce que je me posais seulement la question des capacités de l’industrie ? Moi, je m’occupe déjà de mes propres films. » Pourtant, l’existence de HOPE ne peut être décorrélée du contexte économique coréen et de la santé de son industrie cinématographique. Et il a beau se draper dans une certaine désinvolture, il en est extrêmement conscient : « Si le cinéma coréen s’était très bien porté, HOPE n’aurait pas été financé. C’est parce que c’est la crise qu’il a pu voir le jour ».

Pour sa sortie nationale, HOPE s’est trouvé des ambassadeurs de choix. Lors de discussions post-projections avec Na Hong-jin, plusieurs pointures ont occupé la place de la presse pour poser des questions rondes et amicales à leur collègue. Bong Joon Ho, Parrain du cinéma coréen depuis le triomphe de PARASITE, loue les « premières 62 minutes du film, les frissons et la folie de l’action qui montrent aussi la misère, l’insignifiance, la lâcheté, la bassesse et la fragilité des humains » ; Kim Jee-woon (LE BON, LA BRUTE ET LE CINGLÉ), défenseur d’un cinéma d’auteur et commercial, a partagé « l’état d’extase dans lequel il a regardé ces 2h30 de cinéma ». Plus surprenant et encore plus valorisant, Lee Chang-dong, dont le style est à l’opposé de ce que propose HOPE, ancien professeur de Na Hong-jin à l’université des arts de Corée, ne tarit pas d’éloges sur le travail de son ancien élève : « HOPE représente le top du divertissement cinématographique, poussant la tension, le suspense, l’impact viscéral et le rythme du récit au-delà de leurs limites. » C’est toute une industrie qui se mobilise autour de HOPE. Car Na Hong-jin n’a pas réalisé le blockbuster facile qu’elle pouvait attendre et sur lequel elle a largement misé. Le cinéma coréen est en crise, il a besoin de projets qui rassemblent massivement les spectateurs et leur redonnent le goût de la salle. Pour remplir les multiplexes, il faut des spectacles justifiant qu’un Coréen paie son billet 15000 wons (environ 10 euros), soit 25% plus cher qu’il y a quelques années. Selon le Korea Times, la fréquentation des salles est en chute et des grandes chaînes d’exploitants comme Lotte Cinema ou CGV ont dû supprimer des écrans, Megabox, un autre géant du secteur, ayant été cet été placé sous « administration judiciaire ». Dans la première partie de l’année, sur les 37 millions d’entrées en salles, près de 17 sont à imputer à un seul film, THE KING’S WARDEN, mélodrame historique en costumes. C’est dire l’état des scores des autres films. HOPE n’a pas d’autre choix que de gagner. Spectacle total, il est celui qui doit prouver que le public répond présent quand le cinéma coréen a de l’ambition. C’est une question économique mais aussi d’honneur, le marché coréen ayant toujours employé les grands moyens pour résister à l’invasion hollywoodienne sur ses écrans. La pression que subit alors HOPE, c’est Kim Jee-woon qui en parle le mieux : « Alors que les conditions de production se sont dégradées après la pandémie et que les investissements diminuaient, perpétuant un cercle vicieux où l’on produit des films sans audace mais boudés par le public, Na Hong-jin a fait de HOPE un spectacle débordant de cette folie et de cette âpreté dont nous avions tant besoin. » Plus anecdotique, l’industrie du « screen tourism » se frotte, elle aussi, les mains : Namchang-ri, le village qui a servi de décor pour le village fictionnel de Hope, s’est transformé en site à visiter. À l’aune de la sortie du film, les 418 habitants de Namchang-ri ont vu débarquer des cinéphiles en pèlerinage. Un collectionneur a exposé une réplique de la voiture de l’agent Sung-ae – la plaque d’immatriculation est un véritable accessoire du film –, des trompe-l’œil installés sur certaines devantures rappellent leur allure dans le film, quand certains recoins ont carrément été transformés en mini-musée.

« Si vous me parlez du style contemporain des films américains, ça m’intéresse peu. »

L’enthousiasme, la curiosité et un probable sentiment patriotique a incité les Coréens à se masser en salles lors de la sortie de HOPE : 2 millions de spectateurs en cinq jours à peine. Un pallier atteint rapidement, plus vite que ne l’avait fait THE KING’S WARDEN, laissant présager des résultats commerciaux vertigineux. Les ventes à l’étranger extraordinaires de HOPE ont, selon les médias coréens, abaissé l’équilibre financier du film à 6 ou 7 millions d’entrées, score qui semblait largement atteignable au vu de ses premiers jours d’exploitation. Mais les qualités du film, de la subversion des codes du blockbuster hollywoodien à l’utilisation d’effets numériques en passant par la dépsychologisation des personnages et l’action in medias res, sont devenus pour une partie du public local, qui lui reproche en plus une fin nébuleuse, des défauts. Ce que les défenseurs du film appellent avec fascination « hybridation », les détracteurs nomment avec dédain « bâtardisation ». Achevant un bouche-à-oreille contrasté, la concurrence américaine est arrivée : le 29 juillet, le raz-de-marée SPIDER-MAN BRAND NEW DAY, et une semaine plus tard L’ODYSSÉE, dont l’équipe a voyagé jusqu’à Séoul pour draguer le public local. Deux blockbusters (ayant allègrement dépassé les 8 millions d’entrées chacun en moins d’un mois) qui ont mis fin à la carrière coréenne du fils prodigue, cumulant péniblement 4,5 millions d’entrées. Moins que THE STRANGERS et ses 6,87 millions de tickets vendus ou que THE CHASER et ses 5,07 millions d’entrées. Reste un bon score en valeur absolue, mais en deçà des attentes. Les analystes coréens, eux, sont peu étonnés : si le cinéma fantastique connaît ses succès – comme le diptyque ALONG WITH THE GODS et ses 26,5 millions d’entrées –, la science-fiction n’aurait pas la cote – cf. les résultats peu mirobolants des deux ALIENOÏDS ou SPACE SWEEPERS, revendu à Netflix pendant la pandémie et dont les bons chiffres annoncés par la plateforme ne seraient pas un gage de popularité.

D’aucuns diraient que la sélection de POSSIBLE LOVE, le nouveau film de Lee Chang-dong, pour représenter la Corée du sud aux Oscars marque le coup de grâce. D’autant que l’ancien ministre de la culture a dû se tourner vers Netflix pour sauver le financement de son film, boudé par les studios coréens. Mais Neon pourrait mener campagne pour HOPE dans d’autres catégories que le Meilleur film étranger – Hoyeon est, par exemple, largement connue aux États-Unis grâce à la série SQUID GAME et récipiendaire d’un Screen Actors Guild Award de la meilleure performance féminine dans une série dramatique. Le distributeur américain a emmené le blockbuster jusqu’au Comic Con, royaume du cinéma qui tache, et lui concocte une sortie événement avec, pour un soir, des projections en Dolby Cinema, 4DX, ScreenX, Barco HDR, D-Box et Dolby Atmos, espérant engranger des millions de dollars en avant-premières. La vie de HOPE ne peut pas se résumer à sa simple carrière coréenne, le film dépassant largement les dimensions de son propre pays. En juillet dernier, le Korea Times rapportait les propos de Na Hong-jin en interview : « Je ressens un poids immense face à l’idée selon laquelle HOPE doit réussir pour maintenir en vie l’industrie cinématographique coréenne. Je me suis demandé pourquoi on me faisait porter tout cela. » C’est l’apanage des grands réalisateurs de voir leur travail prendre une dimension presque politique et dans un sens, leur échapper. « Mais je n’ai d’autre choix, dit-il, que de donner le meilleur de moi-même et de mettre tout mon cœur dans le moindre détail. » Et ça, c’est déjà, victorieusement, une mission accomplie.

Ce texte a été publié au préalable dans Cinemateaser Vol.2 n°15 daté septembre/octobre 2026 – Retrouvez également dans ce numéro des entretiens avec les acteurs Hwang Jung-min, Hoyeon, Zo In-sung, le chef opérateur Hong Kyung-pyo et le compositeur Michael Abels

Portrait Na Hong-jin : ©Sébastien Vincent

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