Cannes 2026 : LES ÉLÉPHANTS DANS LA BRUME
Au Népal, l’éléphant est un animal paradoxal : admiré, voire vénéré à travers la figure divine de Ganesh, il est aussi craint pour ses ravages dans les récoltes et traqué par le braconnage ou pour le tourisme. Cette même ambivalence frappe la communauté des Kinnars. Bien que l’État reconnaisse officiellement un troisième sexe, les femmes trans qui la composent subissent une violente contradiction : leurs puissantes bénédictions sont ardemment recherchées, mais leur présence reste marginalisée, trop souvent cantonnée au travail du sexe. Pirati, l’héroïne des ÉLÉPHANTS DANS LA BRUME, navigue au cœur de cette réalité. À l’orée du parc de Chitwan, elle maintient un équilibre fragile au sein de son village, entre cultures, rituels et gardes de nuit pour repousser les pachydermes. À l’image de ces grands mammifères, les Kinnars forment une société matriarcale ; Pirati y veille sur ses filles adoptives, de jeunes femmes trans qu’elle prend sous son aile. Ce quotidien s’effondre le jour où la vibrante Apsara disparaît. Tandis que l’hostilité des villageois grandit et que le vernis de la tolérance s’écaille, le premier long-métrage d’Abinash Bikram Shah bascule dans le thriller. Pirati se mue alors en mère sacrificielle et en cheffe de guerre, résolue à arracher la justice. Tout en documentant avec une infinie pudeur la dureté de la condition trans dans le Népal contemporain, le film déploie un geste de cinéma sidérant. Sa photographie, baignée de pastels bleutés lors de crépuscules d’une beauté renversante, captive, d’autant plus lorsque le récit épouse les codes du genre, frôlant l’atmosphère d’un David Fincher. On pense aussi au MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE de Diégo Céspedes et à JOYLAND de Saim Sadiq, eux aussi révélés à Un Certain Regard. Ces trois œuvres vibrent d’un même élan queer, politique et esthétique, offrant des images aussi inédites que bouleversantes. Magistral sur le fond comme sur la forme, LES ÉLÉPHANTS DANS LA BRUME affronte avec force le « pachyderme dans la pièce » : la précarité absolue des droits trans. Mais plutôt que de céder à un tragique résigné, Abinash Bikram Shah signe une séquence finale grandiose, un droit de réponse farouche qui hante l’esprit bien après le générique.
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De : Abinash Bikram Shah
Avec : Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav, Jasmin Bishwokarma, Aliz Ghimire
Pays : Népal / France
Durée : 1h43

