Cannes 2026 : LE CHÂTEAU D’ARIOKA
« Le monde ne tourne plus rond, plus rien n’a de sens », entend-on dans le dernier acte du CHÂTEAU D’ARIOKA, réplique qui aurait été tout aussi à-propos dans le précédent long-métrage de Kiyoshi Kurosawa, CLOUD. Pourtant, le cinéaste ne filme pas ici notre époque, une ultra modernité solitaire et mélancolique comme il l’a si souvent fait, mais le passé. En 1578, le seigneur Murashige se désolidarise de la campagne guerrière du sanguinaire Oda et se retranche dans son château, dans l’attente d’une inévitable confrontation. Les saisons se suivent et à chacune, un crime est commis. Murashige enquête mais finit inlassablement par demander son avis à Kanbei, émissaire d’Oda et brillant stratège qu’il a fait prisonnier. LE CHÂTEAU D’ARIOKA combine ainsi deux genres très codifiés : le jidaigeki (récit d’époque, terme souvent associé au film de samouraïs) et le whodunnit. La malice de Kurosawa réside dans son refus du premier, puisqu’il use de l’époque comme outil d’intemporalité, et dans une subversion du second, ici davantage moteur à théorie (sur la religion, la mort, la justice, l’honneur…) qu’à suspense. Ainsi les enquêtes de Murashige se déclinent narrativement sur un mode volontairement répétitif, chaque saison construite sur des schémas similaires, et esthétiquement sur des élans théâtraux à l’impact maximal. Kurosawa ouvre ses séquences sur des plans larges fixes, soigneusement composés : comme assis devant un proscenium, le spectateur a tout loisir d’observer les protagonistes évoluer dans le cadre, avant que le cinéaste ne reprenne les rênes avec un ample mouvement, une coupe sèche ou un jeu redoutable sur les surgissements de lumière. Splendide à regarder, LE CHÂTEAU D’ARIOKA bute néanmoins par moments sur sa narration qui multiplie les noms de personnages, de lieux, de batailles – dont la plupart resteront invisibles à l’écran puisque la caméra ne sort qu’à de rares exceptions de la résidence de Murashige –, cite des tractations, des trahisons, des intrigues aux enjeux parfois obscurs. Difficile de toujours s’y retrouver et de relier les points. Contrairement à CHIME et CLOUD dont l’étrangeté n’entravait jamais la compréhension qu’on en avait, LE CHÂTEAU D’ARIOKA use de rouages qui, bien qu’exposés et discutés 2h30 durant, restent paradoxalement nébuleux pour certains. Pourtant, impossible de rester de marbre car émerge un splendide personnage : le seigneur Murashige. « Ce monde en guerre m’écœure », dit-il. Il répugne à tuer, aimerait « renverser l’ordre établi » et, esthète, ne vit que pour la cérémonie du thé, dont il est passé maître. Le voir s’opposer à la folie du monde en quête d’un peu de beauté émeut, car peut-être est-il ce qui se rapproche le plus d’un autoportrait de Kiyoshi Kurosawa.
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De : Kiyoshi Kurosawa
Avec : Masahiro Motoki, Masaki Suda, Yuriko Yoshitaka, Munetaka Aoki
Pays : Japon
Durée : 2h27

