PISTOL : entretien avec Danny Boyle

20/11/2025 - Par Aurélien Allin
À l’occasion de l’arrivée de PISTOL sur la plateforme Filmo, retour sur l’entretien que nous avait accordé en 2022 son réalisateur Danny Boyle.

Il est de ces cinéastes qui ne restent jamais sur leurs acquis, qui ne cessent d’explorer ce qui les chagrine ou les passionne sous de nouvelles formes. Après les courts essais BABYLON et TRUST, dont il avait réalisé une poignée d’épisodes, Danny Boyle s’adonne à la mini-série avec PISTOL, qu’il met intégralement en scène pour retracer la vie et la mort des pirates du punk, les Sex Pistols. Une épopée onirique et furieuse qui suinte de cette énergie folle et romanesque typique de son cinéma. Storytelling épisodique et goût du chaos : Danny Boyle nous raconte PISTOL.

« Je suis arrivé à un âge où je veux réévaluer ma relation avec les fondations-mêmes de la culture britannique», nous disait Danny Boyle en 2019 à propos de YESTERDAY. Le cinéaste, qui a lui-même écrit une partie de la culture anglaise contemporaine, ne se dédit pas trois ans plus tard et, après les Beatles, s’attaque à une autre de ces fondations. Plus extrême a priori, plus éphémère aussi, mais tout aussi révolutionnaire, bien qu’elle se soit auto-proclamée futile : les Sex Pistols, prolétaires qui crachent à la face du monde leur dégoût des fossés de classe, de l’ordre établi et des préceptes de vie de leurs aînés. Une poignée de gamins sachant à peine jouer de la musique qui, entre 1975 et 1978, avec un seul album, « Nevermind The Bollocks, Here’s The Sex Pistols » (« On s’en bat les couilles, voici venus les Sex Pistols ») et quelques titres, dont les emblématiques « Anarchy In The UK » ou « God Save The Queen », finiront sans le vouloir par incarner l’étendard punk, son nihilisme et son anarchisme. Sur six épisodes écrits par Craig Pearce (scénariste d’ELVIS), PISTOL s’inspire de « Lonely Boy », l’autobiographie de Steve Jones, guitariste et fondateur du groupe, pour raconter la naissance chaotique des Sex Pistols, agrégat de personnalités contraires et abîmées, la lente descente aux enfers de ses membres, mais aussi la galaxie dont ils font partie. On ne croise pas que Steve Jones, le chanteur Johnny Rotten, le batteur Paul Cook ou les bassistes Glen Matlock et Sid Vicious. Aussi importants qu’eux : Malcolm McLaren, leur manager, « le Colonel Parker de la génération vide », qui prétendra plus tard que tout ça n’était qu’une arnaque gaguesque ; la créatrice de mode Vivienne Westwood ; la musicienne américaine Chrissie Hynde, future leader des Pretenders ; ou encore la modèle et actrice Jordan, alias Pamela Rooke, une des inventeuses du look punk anglais. Danny Boyle se réapproprie cette histoire comme si elle n’attendait que lui pour ressusciter. Du déterminisme à la lutte de l’individu au sein d’un groupe en passant par la trahison, tous ses thèmes fondateurs sont là. Toutes ses figures stylistiques aussi, à commencer par ce désir de laisser la forme raconter – ici, une esthétique du chaos (cadres penchés, séquences en bullet time) et de l’archive documentaire (ratio 1.33, images d’époque et grain rappelant le Super 16). PISTOL réunit un peu tout Danny Boyle, l’idéal d’un (faux) paradis perdu (LA PLAGE) ou l’énergie de la jeunesse (TRAINSPOTTING), jusqu’à ses fantasmes inassouvis – la splendide ouverture du premier épisode, centrée sur David Bowie à qui il voulait consacrer un musical. Boyle propose un voyage sans compromission de six heures, écrit et mis en scène comme une série, sans délire démiurgique d’en faire un film découpé, où l’on passe sans transition du rugueux à l’onirique. Où, comme dans YESTERDAY, la puissance fantasmatique de la musique impulse une réécriture de soi et du quotidien. Où elle est aussi un sacré outil de cinéma, source de séquences d’anthologie : la reprise de « No Fun » des Stooges par les Pistols ; une baston à la fin de l’épisode 2 ; la création de « Anarchy In The UK » et un concert en prison dans l’épisode 3 ; la conclusion de la série, triste et tendre… Comme les Sex Pistols eux-mêmes, PISTOL étonnera par son jusqu’au-boutisme, sa stylisation et son humour cartoon. Certains diront que Boyle en fait trop (la routine). Il ne fait que capter une énergie perdue et un vent de révolte, de changement et d’égalité qui, aujourd’hui, semblent parfois étouffés ou raillés. « Être vu est un acte politique », dit Jordan. « Être sur scène, c’est être vu », ajoute Chrissie. Le fond, la forme, l’obscénité et la fureur : on discute de PISTOL avec Danny Boyle.

La première séquence du premier épisode de PISTOL est hantée par David Bowie. C’était un moyen pour vous d’exorciser ce projet inabouti que vous aviez sur lui ?
Danny Boyle : Cette scène est totalement vraie : Steve (Jones, des Sex Pistols, ndlr) a vraiment volé de l’équipement à David Bowie lors des deux nuits où D.A. Pennebaker a filmé ZIGGY STARDUST. Mais ce qui est également vrai, c’est ma longue addiction à David Bowie, oui. Avant qu’il meure, on avait développé un script et on le lui avait envoyé. Sauf que notre projet se déroulait dans les années 70 et il ne voulait rien à voir à faire avec le passé. Il souhaitait juste créer de nouvelles choses. Je n’avais pas totalement compris à l’époque… Je ne sais pas s’il avait alors déjà des soucis de santé mais si c’est le cas, je comprends tout à fait, aujourd’hui, pourquoi il voulait surtout créer de nouvelles choses durant le temps qui lui restait. Depuis, on a mis le projet de côté, par respect. Mais si son équipe voit PISTOL et aime cette séquence, je serais très honoré de faire un film sur David Bowie, évidemment. Quel privilège ce serait ! Tout comme ça l’est de faire cette mini-série sur les Pistols, car la musique a toujours été un élément clé de mon travail. J’y suis accro et cette attitude obsessionnelle à l’égard de la musique m’a beaucoup nourri. J’ai un peu perdu prise récemment – ça arrive, quand on vieillit. Mais tout au long de ma vie, je suis resté totalement dévoué à la musique.

À l’époque de TRUST, vous déclariez ne pas vouloir en réaliser tous les épisodes car si c’était le cas, le danger était ‘de ne pas laisser la forme [sérielle] prendre le contrôle’. Sur PISTOL, vous dirigez tous les épisodes…
Oui ! (Il grimace et rit, ndlr)

… et pourtant, cette forme prend le contrôle : chaque épisode a ses intrigues, ses thèmes… Vous avez été très attentif à cette nature épisodique ?
TRUST a été une excellente expérience, de ce point de vue. Sur PISTOL, l’histoire avait tant d’importance à mes yeux que je n’étais pas prêt à laisser qui que ce soit assurer la réalisation. Mais je savais très bien que je ne pouvais pas raconter cette histoire comme si je réalisais un film de six heures. Votre travail sur le plateau n’est pas différent. Mais le storytelling, oui… il faut constamment revigorer le récit, le rafraîchir. Dans un film, on le fait aussi – on introduit un nouveau personnage, un rebondissement ou une explication. Il y a toutes sortes d’éléments pour relancer l’intérêt. Mais sur une série, il est important de vraiment rafraîchir l’histoire continuellement. J’espère avoir compris cette leçon, tout en parvenant à… ne pas laisser tomber l’arc du groupe pour autant. Il était vital à mes yeux que les acteurs génèrent la musique et que personne n’interfère. Lorsque vous tournez un film ou une série, un tas de techniciens interviennent pour vous dire : ‘Vous ne pouvez pas faire les choses comme ça. Il faut une ‘click track’ pour le montage.’ (une piste servant à synchroniser des enregistrements, ndlr) Rien à foutre : sur PISTOL, on n’avait pas de ‘click track’, les acteurs ont vraiment joué la musique, en live. Et c’était ensuite à nous de nous arranger au montage pour que ça fonctionne. On a aussi refusé de faire de l’overdub (du réenregistrement par-dessus une piste, ndlr), de ‘réparer’ la musique en post-prod et même de l’enregistrer en amont. Elle est live, tout le temps. Sinon, c’est du karaoké ! C’était vital pour moi et c’est ce qui m’a permis d’entretenir ces six heures de récit. Il y avait quand même un problème : il est impossible d’avoir six heures de matériau en tête. Trois heures, OK – en gros, la base d’un film : on sait tout ce qu’on a filmé, on sait ce qu’il reste ou ce dont on a besoin, comment l’obtenir. Mais six heures ? Impossible. ‘Putain, on a filmé ça ?’ (Rires.) ‘Non ? Merde, j’étais sûr qu’on l’avait filmé !’ Il faut en être conscient et s’en méfier quand on s’engage sur un tel récit de six heures.

« [Les Pistols] ont libéré beaucoup de gens, dont moi. C’est quelque chose que j’ai constamment porté en moi depuis. »

À l’époque de YESTERDAY, vous me disiez que le cinéma avait tout à voir avec le temps. Un film est un contrat tacite avec le spectateur – il va s’asseoir pendant deux heures et entrer dans un monde où le temps va être étiré, compressé, etc.
Absolument.

C’était selon vous toute la différence entre le cinéma et la télé. Ça signifie que sur PISTOL, vous vous sentez un autre réalisateur ? Ou au moins que votre approche du temps est différente ?
On n’a pas encore les moyens de vraiment savoir comment on regarde et vit les séries. Est-ce qu’on binge ou pas ? Est-ce qu’on les rattrape sur une autre chaîne / plateforme qui les rediffuse ? C’est absolument impossible de savoir tout ça pour chaque spectateur. Il n’y a donc pas de contrat avec le spectateur, comme au cinéma. On promeut PISTOL mais on utilise un modèle complètement désuet : on fait une première dans une salle de cinéma, comme si on s’attendait à avoir un premier week-end de recettes ! Comme si les gens allaient se déplacer et rendre leur verdict sur le succès ou pas de la série. En fait, on n’a aucune idée de quand les gens vont regarder… Peut-être que personne ne va visionner PISTOL le jour de sa mise en ligne. Ou alors ils seront des millions – mais on n’en saura rien non plus ! (Rires.) Sur une série, il n’y a donc pas cette pureté de relation avec le temps. J’ai prétendu que je l’avais, dans ma manière de faire la série. Mais en toute honnêteté, on ne l’a pas. Ça reste une forme artistique assez nouvelle et je crois que l’on est encore en train d’essayer de comprendre la nature de la relation entre le temps, la durée du matériau et le spectateur. Il y a cette citation formidable du grand John Boorman… Il a dit que la différence entre le cinéma et la télévision, c’est qu’au cinéma, lorsqu’on réalise un film, on passe son temps à chercher la fin [de l’histoire]. Alors qu’à la télévision, la fin est la seule chose qu’ils ne veulent pas que vous trouviez ! (Rires.) C’est tellement vrai – surtout si votre série a du succès ! Le cinéma et la télévision sont deux bêtes très différentes. Évidemment, ils ont beaucoup en commun en termes de compétences requises, de techniques ou de jeu. Mais le storytelling est différent. Et l’expérience du temps, donc.

La photographie d’Anthony Dod Mantle est splendide : on a la sensation de voir des images d’archives, impression amplifiée par le ratio 1.33. Pourquoi cette esthétique ?
Deux documentaristes britanniques nous ont particulièrement inspirés pour PISTOL. Julien Temple qui, en plus, est un personnage de la série. Il a beaucoup filmé les Sex Pistols à l’époque et a réalisé un formidable documentaire sur eux, L’OBSCÉNITÉ ET LA FUREUR, il y a une vingtaine d’années. Son approche des archives est similaire à celle d’Adam Curtis, un autre excellent documentariste. En général, les archives sont présentées pour apporter une information. Mais eux deux les utilisent d’une manière plus ‘liquide’, plus fluide. C’est ce qu’on voulait : que les archives soient là, disponibles, dans le flux ; que nos images répondent aux archives et réciproquement. Underworld, qui a bossé sur la bande-son, a cette phrase merveilleuse sur la musique : ‘Elle est l’architecture liquide de nos vies’. Je trouve ça très vrai : si on aime la musique, elle est toujours là, elle nous entoure… On souhaitait que les archives soient une architecture liquide : qu’elles soient autour des personnages, avec le choix de se plonger dedans ou pas. C’était l’idée qui a tout dirigé et qui a mené à ce ratio, aussi. Au final, je ne sais pas quel effet ça aura sur le public. À la première de la série à New York, sur un grand écran, avec ce ratio carré, ça fonctionnait parfaitement : on avait l’impression d’entrer dans l’écran. Mais comment les gens vivront ça chez eux, sur leur télé ? Avec les différentes formes et de tailles d’écran disponibles ? Ils peuvent recadrer, zoomer dans l’image, etc. Je ne sais pas comment ils regarderont. On en revient à l’idée qu’on n’a pas de contrat avec le public comme au cinéma.

PISTOL rappelle que vous avez toujours été un expérimentateur de forme. Est-ce que se pencher sur les Sex Pistols, qui l’ont eux-mêmes bousculée, c’est explorer la forme ?
Tout à fait. C’était d’ailleurs le plus gros challenge pour moi, chaque jour : m’assurer de ne jamais araser le chaos. Le storytelling, que ce soit à l’écriture ou au tournage, tourne autour de l’idée d’ordre. Il faut que les choses aient du sens. C’est la première force motrice d’un scénario : tout est conçu pour avoir du sens. Au tournage, tout est question de structure, afin d’éviter que l’omniprésence du chaos, inhérente à la conception d’un film, ne s’empare de vous. Tout est fait pour maintenir ce chaos à distance. Sauf que les Sex Pistols, c’est l’opposé de ça ! (Rires.) En tant qu’équipe, il fallait donc qu’on travaille en croyant au chaos. Lui faire confiance. J’avais beaucoup appris en ce sens en tournant en Inde (SLUMDOG MILLIONAIRE, ndlr) : là- bas, si vous ne croyez pas au chaos, il vous écrase car jamais vous ne parvenez à le contrôler. Il faut faire avec. C’est exactement ce que disent Malcolm (McLaren, ndlr) et Vivienne (Westwood, ndlr) : dans le chaos, il y a tout pour nourrir la créativité. Vous brûlez tout et quelque chose de nouveau va en émerger. Sinon, vous ne faites que de la photocopie. On a donc essayé de nous assurer que le chaos n’ait pas trop de sens, si vous voulez. Bien sûr, on ne voulait pas faire quelque chose d’irregardable ou d’intolérable. Il fallait que ce soit satisfaisant pour le spectateur et trouver un équilibre entre toutes ces forces. C’était le plus gros défi au quotidien et j’ai adoré ça. Je n’aurais sans doute pas osé le faire avant d’avoir tourné en Inde. Avant d’avoir obtenu quelques récompenses, aussi. Car tout ça vous donne confiance et autorité par rapport à ceux qui ont peur du chaos – ils pensent qu’on va gâcher de l’argent, qu’on ne va pas obtenir les images nécessaires ou que le produit fini ne sera pas ‘vendable’. Aujourd’hui, je peux me débarrasser de ces personnes et permettre, à moi et à mon équipe, de nous concentrer sur la forme adéquate au récit. C’est ce qu’on a fait sur PISTOL et c’est pour ça qu’on a tout fait pour que les acteurs jouent la musique live sur le plateau. ‘Vous allez faire un gros plan sur ce type ?’ ‘Je n’en sais rien !’ (Rires.) La réponse n’était pas oui ou non. Mais ‘je n’en sais rien’. Anthony (Dod Mantle, ndlr) devait évidemment être d’accord avec cette façon de faire. C’est un collaborateur formidable pour ça car il vient d’un cinéma européen très expérimental.

« Je savais très bien que je ne pouvais pas raconter cette histoire comme si je réalisais un film de six heures. »

Malcolm surnomme Steve, The Artful Dodger (personnage de ‘Oliver Twist’). Au-delà du sobriquet, il y a quelque chose de très dickensien chez Steve Jones. Sa vie ressemble vraiment à ‘Oliver Twist’ et ça infuse dans le sentiment qui émane de PISTOL…
C’est très dickensien, en effet. Les personnages de Dickens sont généralement plus grands que nature, ils tendent même un peu vers la caricature parfois car ils évoluent dans de grandes histoires avec un storytelling très ample. C’est ce que Dickens aimait et c’est ce qui créait un lien avec les gens ordinaires, qui étaient ses lecteurs. Je crois qu’il faut embrasser ça avec les Pistols. J’imagine que pour certains spectateurs, l’interprétation apparaîtra un peu… puissante. (Rires.) Et elle l’est ! Ce sont des personnages plus grands que nature. Rotten (Johnny Rotten, chanteur des Sex Pistols, ndlr) est un exemple parfait ! Il sort d’un bouquin de Dickens et je crois que Malcolm avait compris ça. Le récit à la Dickens est une longue tradition dans le storytelling britannique et il faut en être conscient. Surtout dans le cas de PISTOL, car même s’il y avait un ordre incroyable dans les créations de Dickens, il s’en dégageait quelque chose de très chaotique.

Devenir cinéaste a été un moyen de sortir de votre classe sociale, selon vous, même si vous la défendez – on se souvient que vous avez refusé d’être anobli par la Reine. Est-ce que réaliser PISTOL est, plus qu’aucun autre de vos projets passés, un moyen d’embrasser votre classe, voire d’y revenir ?
Oui… J’ai été très frappé de réaliser tout ce que les Pistols avaient fait. Quand j’ai lu le livre de Steve, et même si je n’ai pas subi de mauvais traitements comme lui, j’ai littéralement tout reconnu ce qu’il racontait. C’était étrange de tout reconnaître ainsi, de manière aussi intime. À l’époque, quand vous veniez de cette classe sociale, vous deveniez très vite vieux. Vous deveniez votre père ou votre mère très rapidement. Les garçons faisaient un apprentissage et suivaient la même voie que leur père ; les filles faisaient des enfants et devenaient mères au foyer. Et ça se voyait dans la non-existence de la mode : je me souviens encore de gens qui se mettaient à porter des vêtements qui ressemblaient à ceux de leurs parents. Ce que les Sex Pistols ont fait, c’est exploser ce pont entre les jeunes et les vieux. Ils n’avaient pas de solution de rechange, c’était très nihiliste et destructeur. Ils ont juste dit : ‘Rien à foutre. Tu n’as pas à franchir ce pont. Tu peux faire ce que tu veux. Tu peux gâcher ta vie, être aussi vide et futile que tu le veux. Au moins ce sera TA vie.’ Je crois que ça a introduit une idée d’intemporalité. En tant que société, on vit dans cet espace depuis : nos vies ne sont plus programmées à ce point. C’est à nous d’en faire ce qu’on veut. Toute une économie est basée sur ça. Notre mode de vie est basé sur ça. La pop culture – ou la culture médiatique, peu importe comment vous l’appelez – en est principalement responsable. C’en est la force motrice. La mode y a contribué. C’est énorme et ça remonte aux Pistols. Ça ne signifie pas qu’il n’y a plus de classe ouvrière. Bien sûr qu’elle existe toujours. Mais c’est merveilleux que les Pistols aient été de cette classe sociale et qu’ils aient témoigné ainsi de l’abandon des différences. Car la Grande-Bretagne suffoquait sous les différences, à l’époque. Les Pistols ont fait tout exploser. Ils ont libéré beaucoup de gens, dont moi. C’est quelque chose que j’ai constamment porté en moi depuis. PISTOL m’a beaucoup appris, notamment sur mon propre passé et sur mon propre background. Quelque chose dont on ne peut être conscient que lorsqu’on commence à l’intellectualiser ou à l’analyser. En réfléchissant ainsi, on réalise à quel point ça a été un moment important dans l’Histoire de la Grande-Bretagne.

« On souhaitait que les archives soient une architecture liquide, autour des personnages. »

Tout ce sous-texte rend PISTOL très pertinente pour notre époque. Le COVID a remis en lumière la lutte des classes et les fossés entre elles. Vous avez eu votre part en Angleterre avec ces fêtes auxquelles a participé Boris Johnson pendant que la population se confinait, par exemple…
Oui ! Il y a beaucoup de problèmes inhérents à l’individualisme de nos jours, et on devrait être absolument intolérants à l’égard de gens, comme Boris Johnson, qui organisent des fêtes pendant que d’autres meurent. On devrait être intolérants à l’égard de toutes ces différences que l’on érige constamment entre les gens. Le Brexit a tout niqué, en Angleterre. Où était la Reine quand ces décisions ont été prises ? Ils ont commencé à forcer les gens à se rendre au Rwanda ! (Le gouvernement anglais avait annoncé en 2022 vouloir expulser au Rwanda tous les demandeurs d’asile arrivés illégalement. Ce plan a été ensuite suspendu par le Premier Ministre Rishi Sunak puis mis définitivement au placard par son successeur Keir Starmer, ndlr) Où est notre Reine, dans ces cas-là ? Ces politiques n’étaient pas annoncées dans leur programme, ils n’ont pas été élus pour ça. Ces idées vont à l’encontre de la nature des Britanniques qui, traditionnellement, ont toujours accueilli les réfugiés – ça a toujours fait partie de notre histoire et de nos vies. Et soudainement, on les envoie au Rwanda ?!? Vous croyez que la Reine dirait stop ? (cet entretien a été réalisé en mai 2022, avant le décès d’Elizabeth II survenu en septembre de la même année, ndlr) Qu’elle demanderait à consulter les citoyens ? Donc oui, il y a pas mal de pertinence [dans le message des Pistols], aujourd’hui. Et je crois que ce sera toujours le cas, parce qu’on cherche à améliorer les choses.

En vous écoutant, on se demande s’il s’agit d’une coïncidence que PISTOL ait été mis en ligne en Angleterre la semaine du Jubilé de platine d’Elizabeth II…
(Rires.) C’est génial ! Je vais vous dire mieux : le jour officiel de la célébration du Jubilé, les six épisodes ont été projetés au Southbank Center de Londres. J’imagine que c’est une décision délibérée de Hulu ou Disney… En tout cas, il est essentiel de défier la nature dominante, obséquieuse, différentielle de cette croyance dans le droit divin des Rois. Vous vous êtes débarrassés de votre monarchie, en France. Nous, on a encore la nôtre et il faut qu’on fasse quelque chose. (Rires.) Les Pistols le disaient à l’époque et c’est encore vrai aujourd’hui.

Todd Haynes et Edgar Wright ont réalisé des documentaires musicaux qui parvenaient à respecter leur singularité de cinéastes. Seriez-vous intéressé par vous attaquer à cette forme ?
J’ai beaucoup aimé THE VELVET UNDERGROUND et THE SPARKS BROTHERS, oui… J’imagine que je pourrais me voir réaliser un documentaire mais… j’aime quand même trop la fiction. J’aime le fait qu’on puisse avoir de jeunes acteurs, comme ceux qu’on a dans PISTOL, et leur permettre de se déchaîner dans l’interprétation d’un personnage et dans un processus d’imagination. Car je crois que ça nous projette dans des espaces qu’on ne peut pas tout à fait atteindre dans un documentaire. Mais j’apprécie là où le documentaire va, il y a de plus en plus de fluidité avec la fiction – il suffit de voir dans PISTOL comment notre usage de l’archive lorgne vers le documentaire. Les deux se rejoignent de plus en plus. Mais personnellement, j’aime trop la fiction. J’aime les acteurs. J’aime les voir essayer des choses et j’aime les encourager à le faire. Car, avec leur interprétation, ils nous ramènent à une époque révolue. Grâce à eux, pas besoin de DeLorean. Ils créent un moment auquel on croit. J’adore ça.

Crédits photo :  © Miya Mizuno/FX

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Sortie : 2022
De : Danny Boyle
Avec : Toby Wallace, Sydney Chandler, Anson Boon, Louis Partridge
Pays : Royaume Uni / États-Unis
Durée : 6x1h
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