‘HURLEVENT’ : entretien avec Emerald Fennell

13/02/2026 - Par Emmanuelle Spadacenta
À la tête de ‘HURLEVENT’, le film le plus clivant de ce début d’année, digne successeur du déjà très polarisant SALTBURN, Emerald Fennell nous explique son rapport obsessionnel au roman d’Emily Brontë et certaines outrances, très assumées, qui portent cette adaptation.

Dans SALTBURN, Emerald Fennell disséquait déjà la convoitise, la jalousie, l’humiliation et tous ces sentiments inavoués et méchants indissociables de l’amour (toxique). Dans son ‘HURLEVENT’ – les guillemets sont importants pour traduire la liberté prise par rapport au roman d’Emily Brontë, nous dit-on –, la cinéaste britannique relit la relation venimeuse, depuis l’enfance, entre Catherine et Heathcliff, histoire d’approfondir certains des thèmes qu’elle chérit : ce que la passion fait à la raison, l’attraction-répulsion face au beau et l’émotion à l’épreuve du luxe. Cela ne va pas sans emphase mais personne ne changera le goût d’Emerald Fennell pour la boursouflure et sa méfiance envers la subtilité. C’est un style auquel on adhère ou pas. Nous, ça nous va.

Est-ce que la personnalité très particulière d’Emily Brontë rentre en ligne de compte lorsqu’on adapte son seul roman ?
Emerald Fennell : Ce roman m’obsède. Je suis une fanatique de ‘Hurlevent’ et je suis une fanatique d’Emily. L’adapter, c’était surtout reconnaître assez tôt dans le processus qu’il était impossible de faire une adaptation stricte de ce livre. Il est gigantesque. Virginia Woolf a beaucoup écrit dessus. C’est vaste et si compliqué, et c’est assez perturbant à bien des titres… Et puis il y a eu de magnifiques adaptations avant ‘HURLEVENT’. Alors l’idée était de faire un film qui reproduirait mon ressenti quand je l’ai lu. J’avais lu beaucoup de bouquins géniaux pour l’école, que j’avais vraiment beaucoup aimés. Mais quand j’ai lu ‘Hurlevent’, ça a été comme une détonation de sentiments et de sidération. Je crois que à l’âge où je l’ai lu, ce n’était vraiment pas rien de découvrir une autrice au final aussi talentueuse que Shakespeare ou Milton. Ce livre est transcendant. Comment l’adapter ? Vous ne pouvez pas ! Donc j’imagine que ce film est plutôt un hommage.

SALTBURN était-il selon vous un proto-‘HURLEVENT’ ?
Je ne peux pas échapper au roman ‘Hurlevent’ car c’est grâce à lui que j’ai commencé à penser par moi-même. Il est devenu le mètre-étalon de tout ce qui m’intéressait, tout ce que j’aimais et tout ce qui me fascinait. Et notamment dans les relations humaines. Il y a donc des questions auxquelles je ne cesse de revenir. Des questionnements qui me viennent du roman d’Emily Brontë. Dans SALTBURN, c’était la même chose, cette espèce d’amour cannibale. D’amour comme force destructrice et vengeresse. Il y a quelque chose de très physique également. La scène de la tombe dans SALTBURN (dans laquelle le personnage de Barry Keoghan se frotte à une tombe encore fraîche, ndlr) est inspirée par une scène du livre. ‘Hurlevent’ a toujours été là.

Ce projet, c’est donc un passage à l’acte un peu difficile ?
Oui. Vous savez, c’est un livre extrêmement sadomaso. L’adapter alors qu’on l’aime autant relève clairement du sadomasochisme. C’est plaisant, pénible et difficile. Vous avez l’impression de tout contrôler et en même temps, pas du tout. Après SALTBURN, je savais que je pouvais faire quelque chose à grande échelle – et peut-être que ça ne se représentera jamais, de pouvoir faire un film de cette ampleur émotionnelle. Il fallait donc que je le réalise maintenant.

« C’est un livre extrêmement sadomaso. L’adapter alors qu’on l’aime autant relève clairement du sadomasochisme. »

Mais à l’époque de SALTBURN vous ne saviez pas que ‘HURLEVENT’ serait le projet suivant ?
Je travaille de telle sorte à habiter environ quatre ou cinq mondes simultanément. J’ai habité le monde de ‘Hurlevent’ des dizaines d’années. Mais jusqu’au moment où je commence vraiment à écrire, je ne sais jamais quel univers va se concrétiser. Après PROMISING YOUNG WOMAN, je n’avais pas du tout prévu de faire SALTBURN jusqu’au moment où ça s’est comme imposé. Quand j’ai fait SALTBURN et ‘HURLEVENT’, je recherchais à faire appel à une connexion émotionnelle et physique à mon travail – c’est très rare d’avoir ce rapport de quasi-communion avec un projet. C’est pour ça que faire ‘HURLEVENT’ m’a semblé impératif.

Votre film s’inscrit vraiment dans le cinéma britannique d’influence gothique ; on dirait qu’il y a des matte paintings ; j’ai aussi pensé au cinéma de Powell & Pressburger… Quelles ont été les premières décisions visuelles que vous ayez prises ?
Le travail de Powell & Pressburger est très important pour moi. Et je pense qu’ils sont là, dans le film, via le réalisme émotionnel qui leur tenait tant à cœur. C’est là où j’aime travailler avec Linus Sandgren (le chef opérateur, ndlr) et ma décoratrice Susie Davis : on parle d’abord de l’objectif émotionnel des choses. Déjà du temps de la préparation de SALTBURN, nous ne discutions que de ça avec Linus, de sensations. Même si j’aime les choses qui ont de l’ampleur, un peu surréalistes ou hyperréalistes, le but est toujours le lien émotionnel. Étrangement, c’est assez sobre. Ce qui m’intéresse, c’est le panorama émotionnel. Et c’est clairement ce qui anime ‘Hurlevent’, l’art gothique et les Brontë ! Le monde physique et le monde émotionnel se répondent. Chaque détail reflète ce que les personnages ressentent. Ça concerne les costumes, la lumière. Ça concerne le design, un peu comme David Lynch était capable de communiquer précisément des choses qui ne semblaient avoir aucun sens mais avec une grande clarté. C’était plus clair que s’il avait été littéral et linéaire. Il faut considérer « l’effet que ça fait », émotionnellement et physiquement. J’aime quand un public bouge. C’est important de sentir le rire, les pleurs, l’inconfort. Ça instaure une complicité, une connexion entre moi, mes collaborateurs et les spectateurs. Il y a un pacte.

Il y a cette scène du corps du père, mort à cause de l’alcool, entouré de deux montagnes de bouteilles. Je la regarde et je me dis : est-ce que c’est trop ? Ou est-ce que c’est juste très clair ?
Ce qui m’intéresse réside dans un entre-deux. Qu’il s’agisse de performance, de décors, de lumière ou de mise en scène, on se demande toujours où est le point de rupture. Parfois, il faut avoir un peu de courage et prendre le risque d’en faire trop. C’est intéressant de voir à quel point, artistiquement, la subtilité est devenue un sujet, et ce que ça implique. J’aime les films subtils, les films retenus, mais je crois aussi que c’est une affaire de goût. Dire quelque chose visuellement, émotionnellement ou littéralement dans le scénario, c’est courageux et ça m’intéresse. J’aime bosser avec des gens qui n’ont absolument pas peur de se casser la gueule.

Vous avez l’impression que le cinéma s’est trop assagi ?
L’année a été très bonne, très excitante en matière de films. Post-Covid, au contraire, les gens ont l’air déterminés à vivre des montées d’adrénaline, de l’excitation ou du désespoir. Quand vous voyez IF I HAD LEGS, I’D KICK YOU et PILLION… Les films viscéraux et très singuliers sont bel et bien là. Pour moi, l’époque est enthousiasmante. Il y a beaucoup d’artistes que j’admire, que j’aimerais rencontrer.

« Parfois, il faut avoir un peu de courage et prendre le risque d’en faire trop. »

Croyez-vous que le film d’époque crée une distance qui favorise l’empathie du public ?
Je ne sais pas, car j’ai toujours eu tendance à travailler dans l’ambiguïté. Ce que j’aime dans cette histoire, c’est qu’elle n’est pas vraiment ancrée dans une époque. ‘Les Hauts de Hurlevent’ n’est pas un récit d’époque, car Emily Brontë n’était pas ‘d’époque’. C’était une véritable marginale. Elle et ses sœurs étaient originales et particulières, et l’œuvre n’est vraiment pas de son temps, ni du nôtre, ni d’aucune autre époque. Ce qui caractérise Emily Brontë, son frère et ses sœurs, c’est qu’ils ont créé des mondes. Des mondes réels, vivants, imaginaires et colorés. Son univers émotionnel ne reflète donc pas forcément celui de son temps. Ce qui me touche profondément, en général, c’est le lien qu’on crée avec des gens qu’on n’a jamais rencontrés, avec quelqu’un qui est mort il y a des siècles. Je ne pense pas que l’époque importe. On connaît tous une Catherine ou une Isabella. Ces personnages sont intemporels.

À l’époque de SALTBURN, nous avions discuté de notre propension à penser que le personnage de Jacob Elordi, parce qu’il était très beau, était très gentil. Et vous m’aviez dit : ‘il ne fait littéralement rien de gentil de tout le film’. Cela vous intéresse, notamment dans ‘HURLEVENT’, de mettre le spectateur face aux passe-droits qu’on octroie à la beauté ?
Pas que des gens. La beauté en général, oui.SALTBURN aussi parle de ce que l’on ressent lorsqu’on est submergé par le luxe, la beauté, le confort. Je ne crois pas que nous soyons immunisés face à cela. C’est certainement le nœud du roman et, il me semble, une question cruciale dans nos vies. Quelle est la plus grande tentation ? La tentation matérielle ou la tentation transcendantale ? Je trouve ça passionnant. Ce qui caractérise Jacob, c’est son immense talent d’acteur… Ce que j’ai adoré dans sa performance dans SALTBURN, et la raison pour laquelle je tenais tant à ce qu’il accepte le rôle d’Heathcliff, c’est précisément qu’il a tellement de talent que vous allez au-delà de son apparence. Il y a quelque chose de plus profond en lui. Une tendresse particulière dans son jeu. Pour que ces personnages, comme ceux du livre, nous touchent, il faut qu’on puisse s’identifier à eux, qu’on les apprécie. Jacob parvient à rendre attachants des personnages impardonnables.

La première fois qu’on pénètre chez Linton, il y a une sorte d’opulence, un luxe un peu… bavarois. Quelle était la ligne directrice ?
Oh, c’est intéressant… Il y avait tellement de références. Évidemment, on s’inspire de Fragonard, de beaucoup d’autres choses. Ce qu’on essayait de faire, c’était de recréer l’atmosphère d’une maison géorgienne flambant neuve de l’époque, la maison la plus chère qui soit, et de la rendre moderne. Je trouve toujours ça amusant dans les œuvres qui se déroulent à cette époque : tout a l’air vieux. Il était primordial pour nous que tout soit flambant neuf, que les livres soient reliés, par exemple. C’est d’ailleurs l’un des aspects délicats de la construction d’un décor : il faut que l’ensemble conserve une certaine authenticité. Ce dont nous parlions sans cesse, ce que je souhaitais vraiment recréer, c’était cette sensation de Dorothy découvrant Oz pour la première fois. L’émerveillement devant le Technicolor. On passe d’un endroit à un autre, et soudain, c’est comme une surcharge sensorielle. C’est à la fois horrible et terriblement attirant.

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