LE TESTAMENT D’ANN LEE

10/03/2026 - Par Aurélien Allin
Après avoir coécrit THE BRUTALIST, Mona Fastvold revient à la réalisation pour raconter le destin hors-normes d’une prophétesse. Mise en scène, musique, interprétation : tout, ici, est radical.

THE BRUTALIST a emporté le monde en dépit de sa durée homérique sans doute parce que son amour d’un certain classicisme romanesque venait « compenser » sa radicalité, ses audaces et ses complexités. Face au TESTAMENT D’ANN LEE, le spectateur se retrouve dépouillé de toute branche rassurante à laquelle se rattraper et c’est justement cette impression de s’abandonner sans filet au film qui fait de celui-ci une expérience captivante et enrichissante. Manchester, milieu du XVIIIe : Ann Lee, même pas dix ans, travaille déjà, toujours flanquée de son petit frère. Alors qu’elle est parfois témoin, la nuit, des assauts de son père sur sa mère, elle a déjà des « visions divines ». Adulte, soumise à ce que l’on demande aux femmes, elle se marie et tente d’enfanter. Dans la douleur, le sang et la mort : aucun de ses quatre bébés ne survit. Trouvant le réconfort dans la religion shaker, où les prières dansées et chantées expient les péchés, Ann fait vœu de chasteté et émigre en Amérique pour propager sa foi et ses préceptes égalitaires. Ce destin hors-normes – Ann Lee a vraiment existé –, qui vient éclairer des oppressions toujours bien actuelles, Mona Fastvold le met en scène avec une rugosité ahurissante, construisant son film autant comme une illumination fiévreuse que comme une attaque sensorielle. Ainsi la cinéaste ne cache-t-elle rien de la douleur qui accompagne la féminité et la maternité, que les assauts du monde soient psychologiques, physiques ou systémiques. LE TESTAMENT D’ANN LEE s’imprime immédiatement et durablement car il se révèle organique, quasi réel, comme si la vie d’Ann Lee se déployait en direct devant nos yeux. À ce titre, les numéros chantés et dansés – a-t-on oublié de préciser qu’il s’agit d’une comédie musicale ? – révèlent leur modernité dans leur puissance d’évocation, leur agressivité quasi animale. L’urgence de la mise en scène, qui refuse la virtuosité performative du genre, la conviction quasi possédée des comédiens – à commencer par Amanda Seyfried, dans une prestation sidérante de lâcher-prise – ou la musique mi-pop mi-avant-garde de Daniel Blumberg jouent avec brio d’une frontière très fine entre fascination et inconfort. La ferveur est effrayante, la facture du film épuisante. Tout ceci pourrait être infiniment ridicule si ce n’était pas d’une grande maîtrise et surtout, d’une absolue sincérité. Si bien qu’on a beau en admirer l’exécution, LE TESTAMENT D’ANN LEE convainc surtout parce que sa protagoniste émeut. Car, aussi extrême et singulière puisse être sa dévotion, jamais elle ne refuse le libre arbitre et les choix de chacun.

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Sortie : 11.03.26
De : Mona Fastvold
Avec : Amanda Seyfried, Lewis Pullman, Christopher Abbott, Thomasin McKenzie
Pays : États-Unis
Durée : 2h17
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