JUSQU’À L’AUBE
Son film précédent, l’excellent LA BEAUTÉ DU GESTE, mettait volontairement du temps à éclore émotionnellement, laissant le spectateur apprivoiser progressivement la protagoniste et celle-ci dévoiler pleinement ses sentiments et états d’âme. Avec JUSQU’À L’AUBE, Sho Miyake semble jouer immédiatement carte sur table : dans une intro bercée par une jolie musique comme entremêlée avec l’image et la voix off, il nous présente Misa, jeune femme qui cherche sa place, notamment parce que son syndrome prémenstruel la rend irascible et imprévisible, et complique énormément sa vie sociale et professionnelle. « J’ai du mal à me comprendre », dit-elle. Tout le talent de Sho Miyake, autant de scénariste que de metteur en scène, éclate dans ces quelques minutes d’introduction qui, sans effusion ni marche forcée, caractérisent merveilleusement Misa et instaurent une intimité immédiate avec le spectateur. Une proximité comme un cocon dans lequel Sho Miyake établit une réalité tangible et pourtant comme hors du monde. Car après avoir démissionné de son travail, Misa occupe désormais un autre poste dans un petit business familial d’astronomie. Et là, tout ce que l’on sait de l’impitoyable monde du travail nippon n’a pas cours : l’entreprise est à taille humaine, les patrons attentifs, les employés soudés, les petites attentions sont monnaie courante – Misa offre des pâtisseries à ses collègues. Au beau milieu, un nouveau salarié, Takatoshi, en proie à un trouble panique débilitant qui l’empêche notamment de prendre le train. Un grand échalas taciturne, solitaire, maladroit dans ses interactions, difficile à cerner, dont Misa va s’évertuer à percer l’armure. JUSQU’À L’AUBE organise la rencontre progressive de ces deux personnes qui souffrent dans leur corps et leur esprit, et répondent très différemment à leurs maux. Souvent intangible car plus préoccupé par les sentiments et les impressions que par les mots, JUSQU’À L’AUBE cale sa superbe esthétique 16mm sur leur parcours, les couleurs automnales faisant peu à peu place aux lumières printanières. Avec une immense douceur, sans drame poussif, Sho Miyake filme Misa et Takatoshi pour ce qu’ils sont : des êtres touchants car bizarres, à la marge des conventions, dont émanent une tristesse permanente mais aussi un grand courage face à l’existence. Bien que singuliers, ils nous ressemblent. À travers eux, JUSQU’À L’AUBE observe avec bienveillance le ballet des ténèbres et de la lumière, de la joie et de la peine, dans une histoire de lien humain dénuée de tout chantage romantique ou sexuel. De quoi imposer un peu plus Sho Miyake comme un auteur essentiel.
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De : Sho Miyake
Avec : Mone Kamishiraishi, Hokuto Matsumura, Ken Mitsuishi, Kiyohiko Shibukawa
Pays : Japon
Durée : 1h59
