DISCLOSURE DAY

09/06/2026 - Par Aurélien Allin
Steven Spielberg braque de nouveau sa caméra sur les lumières dans le ciel pour mieux sonder notre besoin – voire notre devoir – d’altérité, de communication et d’empathie. Terrassant.

Un détail presqu’insignifiant relie très intimement DISCLOSURE DAY à son auteur, Steven Spielberg : dans ce thriller consacré aux mystères ufologiques, l’un des protagonistes, Daniel Kellner (Josh O’Connor), informaticien (comme le père du cinéaste ; sa mère musicienne, elle, est citée via une scène impliquant les cordes d’un piano), est poursuivi sans relâche par une firme contractante de l’État américain pour s’être enfui avec 79 ans de preuves secrètes de l’existence des extraterrestres. 79 ans. L’âge exact de Steven Spielberg lorsque sort le film en salles. Une manière pour lui, consciente ou pas, d’exister conjointement à toute une mythologique fantastique, née – à quelques mois près – au même moment que lui lors du « crash » de Roswell, et qu’il a en grande partie façonnée ensuite au cours de ses 55 ans de carrière.

Car entre le ciel et Steven Spielberg, l’histoire date : depuis que son père, dont la figure hante tout son cinéma, l’a, enfant, emmené assister à une pluie de météorites. Les yeux depuis lors tournés vers l’immensité de l’espace, le garçon y plongera plus tard sa caméra dès son premier long-métrage (amateur), FIRELIGHT, en 1964 – il n’a alors que 17 ans. Une œuvre fantasmatique, que personne ou presque n’a vu, dont on sait néanmoins qu’elle partage plusieurs points communs avec RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE. Un chef-d’œuvre qui, en radiographiant en 1977 l’Amérique parano post-Watergate et les mensonges de sa Way of Life, lui réinjectait du merveilleux et faisait entrer « le film d’OVNI » dans la modernité pour le transformer à tout jamais. RENCONTRES marque aussi la première expression par le cinéma du grand trauma de Spielberg, le divorce de ses parents, à travers cette cellule familiale qui se délite à mesure qu’un père dépressif, Roy Neary, s’abandonne à ses visions obsessives. Une psycho analyse que Spielberg parachèvera cinq ans plus tard dans E.T., peut-être son plus grand film, portrait du deuil, de tous les deuils, celui de ceux qu’on aime et qui s’en vont, autant que celui de tout éphémère – le merveilleux, l’enfance, les illusions… Pendant 20 ans, Steven Spielberg laissera les extra-terrestres de côté pour y revenir en 2005 avec LA GUERRE DES MONDES, portrait à peine voilé du 11-Septembre et de ses conséquences sur la psyché américaine – « Comment être un père dans ce monde ? », semblait s’y interroger Spielberg, inquiet, tourmenté par les imbrications insolubles du politique et de l’intime.

En revenant aujourd’hui à l’univers des OVNIs et des extra-terrestres alors même qu’un mouvement grandissant agite les sphères complotistes – le gouvernement américain serait, selon elles, sur le point de tout révéler –, Steven Spielberg pourrait se heurter douloureusement à cette culture qu’il a sculptée. Pourtant, DISCLOSURE DAY ne bégaie pas et reste droit. Il fait même bien mieux : il est un geste-somme, un aboutissement de 50 ans de cinéma où convergent ses films passés pour en former un nouveau. S’y fusionnent la structure de RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE – les destins d’un homme et d’une femme lancés dans une même quête se rejoignent – ; la sensibilité terrassante d’E.T. et de son regard universel sur nos peines qui nous séparent et nous rapprochent ; et un point de vue actuel très GUERRE DES MONDES sur notre réalité, dans toutes ses failles et ses horreurs. Le récit, qui nous projette in medias res dans une situation et avance à toute allure avec fluidité, se révèle d’une efficacité redoutable. Entre rebondissements incessants, succession de plans virtuoses et moments de bravoure typiquement spielbergiens (une scène d’action implique évidemment un train, clin d’œil au premier film qu’il a vu gamin, SOUS LE PLUS GRAND CHAPITEAU DU MONDE), DISCLOSURE DAY est une aventure à mi-chemin entre un INDIANA JONES et MINORITY REPORT. DISCLOSURE DAY partage d’ailleurs avec ce dernier un goût immodéré pour les surfaces translucides sur lesquelles se reflètent et se superposent diverses versions ou points de vue, conflictuels, de la réalité. Alors que le monde est « au bord de la Troisième Guerre mondiale » en raison de tensions avec la Corée du Nord et que Daniel Kellner tente d’échapper à ses poursuivants, la présentatrice météo Margaret Fairchild (Emily Blunt dans la plus grande prestation de sa carrière, hilarante et tragique, digne d’une star de screwball des années 40), elle, se met à lire dans les pensées et à parler divers dialectes, y compris aliens. Pourquoi ? Comment ?

DISCLOSURE DAY ne passionne pas tant pour les mystères qu’il révèle – à ce titre, parler de spoilers n’aurait presque pas de sens –, mais pour la manière dont il les révèle. Dans RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE, Roy Neary assurait devoir parler de ce qu’il avait vu pour « comprendre ce qui se passe ». Spielberg, ici, fait ce qu’il a toujours fait le mieux : filmer, pour former une image visible, et donc compréhensible, du monde et de ses émotions. « Tu ne me croirais pas si je te le disais, alors je vais te montrer », assène ainsi Daniel à sa petite amie à propos de ce qu’il sait des OVNIs et des extra-terrestres, tandis que Hugo (Colman Domingo), alter ego évident de Spielberg, chantre du « disclosure », est maintes fois capturé tout au long du film dans un hangar où se construit un quasi décor de cinéma… THE FABELMANS a rappelé que, pour Spielberg, mettre en scène a été un moyen de contrôler le chaos, son chaos, quitte à remuer le couteau dans la plaie – ce plan terrible, auto accusateur, où Sammy s’imagine filmer l’annonce du divorce de ses parents, ses sœurs en pleurs. Si, adolescent, le pouvoir de ses images a pu le dépasser, il en a parfaitement maîtrisé l’impact devenu cinéaste.

Et DISCLOSURE DAY, ainsi, de multiplier des images sidérantes de vie, comme dans RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE et E.T., autant que des images sidérantes de mort, comme dans LA GUERRE DES MONDES et sa symbolique concentrationnaire. Comme tous ses films, DISCLOSURE DAY ne parle finalement pas tant d’autres mondes que du nôtre. Et de nous. « Elliott feels [E.T’s] feelings ! » rétorquait Michael au « Elliott thinks [E.T.’s] thoughts » d’un scientifique, déclaration d’intention d’un Spielberg davantage porté sur le mystère du sentiment que sur la logique du cérébral. Ce à quoi mène DISCLOSURE DAY n’a finalement rien de si inattendu mais, dans son dernier acte, chaque image se charge pourtant d’émotions terrassantes, comme seul Spielberg semble capable d’en produire. De celles qui, entre ses mains, parlent un peu plus fort à nos inconscients, à nos fantômes enfouis, aux sentiments qui nous dévorent, mais aussi à l’attachement quasi primal qui nous lie à ses films. Parce que, de E.T. à MUNICH en passant par ARRÊTE-MOI SI TU PEUX, il est le cinéaste de la quête de communication entre les êtres, et par ricochet, le grand cinéaste de l’empathie, pour laquelle il plaide ici peut-être encore plus qu’à l’accoutumée, l’écho de ces images finit par dépasser le sujet ufologique et extra-terrestre. Se forme alors en nous une question éminemment actuelle, bouleversante au regard de l’état du monde : face à l’autre, face à sa mort et à sa souffrance, si l’on cessait enfin de détourner le regard ?

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Sortie : 10.06.26
De : Steven Spielberg
Avec : Emily Blunt, Josh O’Connor, Colman Domingo, Colin Firth, Eve Hewson
Pays : États-Unis
Durée : 2h25
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