L’ODYSSÉE
« L’Odyssée » de Homère, texte fondateur de la littérature occidentale, a influencé la plupart des récits qui l’ont succédé mais sans doute a-t-il eu un impact tout particulier sur certains d’entre eux. Ainsi semblait-il voué, un jour, à être porté à l’écran par Christopher Nolan dont la filmographie a toujours embrassé la même non-linéarité et, peut-être encore plus notable, n’a eu de cesse de suivre des protagonistes prisonniers d’un état physique ou mental, chevillés à une quête de retour à la maison littéral ou métaphorique. Le Cobb d’INCEPTION qui, avec son équipée, traverse des mondes irréels minés de dangers, avec pour seul but de retrouver un jour son foyer où l’attendent ses enfants, apparaît à ce titre comme une des déclinaisons les plus strictes de la figure d’Ulysse dans le cinéma de Nolan.
Cette filiation quasi omniprésente entre les textes antiques et les films du cinéaste anglais trouve une preuve éclatante avec L’ODYSSÉE, non pas seulement dans l’intention mais aussi dans l’exécution-même. Cette épopée de 2h52 se révèle être ainsi une transposition extrêmement fidèle de Homère où chaque choix d’adaptation impose sa pertinence et sa justesse – ce que fait Nolan d’Athéna étant sans doute sa plus grande et belle idée. Mais aussi, et c’est le plus remarquable, un film absolument nolanien avec sa structure non-linéaire et pourtant presque mathématique, son brio à malaxer la matière temporelle où le récit juxtapose les époques en une coupe, son montage propulsif où la musique agit comme une centrifugeuse, sa capacité à créer de l’intime dans le spectaculaire et, bien sûr, ses grandes thématiques – la peur de perdre sa famille, le retour à la maison, le clash entre temps et mémoire, la figure sacrificielle du héros, etc.
Ainsi L’ODYSSÉE se déploie comme la plupart des films de Christopher Nolan : avec cette rigueur que d’aucuns qualifient de rigide mais qui a pour but de ne rien laisser au hasard, de bâtir des mondes parfaitement vraisemblables se dévoilant au spectateur dans tout leur réalisme. Et ce, même si l’univers en question, comme celui de L’ODYSSÉE, est « une époque de magie apparente ». Le prodige de l’entreprise réside sans aucun doute là, dans la crédibilité qui affleure de chaque image : que la caméra, mobile, colle aux personnages ou que la lumière naturelle les baigne dans un naturalisme forcené, tout concourt à propulser le spectateur aux côtés d’Ulysse, à l’aspirer dans l’image pour du cinéma expérientiel – la grande marotte de Nolan. Quel choc, alors, de vivre les tempêtes homériques de la mer d’Égée avec la sensation chevillée aux entrailles d’y être, de subir les vagues cassantes, les vents tourbillonnants. Quelle angoisse de pénétrer dans les boyaux suffocants du Cheval de Troie avec Ulysse et ses armées ; quelle terreur d’entrer dans la grotte du Cyclope ou la cabane de Circé, d’y retenir son souffle pour des minutes entières, comme écrasé par les images et les sons horrifiques que Nolan confectionne, tels des réifications des toiles les plus dérangeantes de Goya. Tout cela pourrait être ridicule, c’est au contraire d’un réalisme poignant et sidérant. Esthétiquement, émotionnellement. Car ces récits ont beau nous avoir été contés mille fois, jamais l’ont-ils été avec cette immédiateté, cette plausibilité concrète, cette viscéralité affleurant de chaque image. L’ODYSSÉE ne se vautre pour autant jamais dans le pompiérisme – la prestation de Robert Pattinson, toute en malfaisance dégoulinante, insuffle même une dose de camp appréciable.
L’ODYSSÉE se cantonnerait à n’être que ça, ce spectacle ahurissant et imposant d’ampleur, cette expérience étourdissante de spectateur, qu’il marquerait déjà de son empreinte l’Histoire contemporaine du cinéma. Mais tout ceci sert un but plus large, et plus intéressant, que la démonstration de puissance de la salle de cinéma ou de la maîtrise d’un Chris Nolan en pleine possession de ses moyens. En se saisissant du texte de Homère, le cinéaste rappelle que ce qui est intemporel est, par définition, perpétuellement contemporain. Et L’ODYSSÉE d’être ainsi la continuation thématique de DUNKERQUE et OPPENHEIMER – ses deux grands chefs-d’œuvre à date –, sorte de conclusion d’une trilogie officieuse sur les horreurs de la guerre, les sacrifices qu’elle impose à nos corps, à nos âmes, à nos civilisations.
« Dix ans à moisir sur cette foutue plage », se souvient Ménélas du siège de Troie, écho prémonitoire des soldats anglais bloqués sur le sable dunkerquois, pilonnés par les avions allemands. « On a baigné dans la pisse et la merde », raconte-t-il de ses heures enfermées dans le Cheval de Troie, réminiscence, pour le spectateur, des troufions de DUNKERQUE enfermés sous la coque d’un chalutier échoué. Séquence après séquence, sans que Nolan n’ait même besoin de le verbaliser ou de le souligner, Ulysse s’érige en reflet de Robert Oppenheimer. Comme le créateur de la bombe A, il est également un destructeur de mondes dont le retour chez lui, pour ne pas dire vers lui, tarde tant il est hanté par ces morts qui hurlent dans les flammes, le sang et la fureur. Pourtant, la différence entre Ulysse et Oppenheimer n’a rien d’anodin : le premier a vu la guerre qu’il a aidé à conclure. Et Chris Nolan de ne pas se défiler : le cinéma est affaire de point de vue alors, tout comme OPPENHEIMER restait à distance des images de destruction d’un Japon lointain, L’ODYSSÉE ne dissimule rien de cette guerre, brutale, aveugle, à laquelle Ulysse a mis fin atrocement. La vague des soldats d’Agamemnon, qu’Ulysse dirige, déferle dans les allées de Troie comme une réification humaine du souffle des bombes rasant Hiroshima et Nagasaki.
L’ODYSSÉE a beau mettre en scène un mythe trois fois millénaire, ces images dévastent car elles semblent sorties des actualités de toute époque, Grandes guerres, Vietnam ou conflits actuels en Ukraine et au Moyen-Orient. Les yeux dans les nôtres, Ulysse – campé par l’un des acteurs auxquels il est le plus facile de s’identifier, l’extraordinaire Matt Damon – regarde cette barbarie, ces femmes, ces enfants, ces hommes que l’on sacrifie au nom d’un drapeau, d’un intérêt économique ou de divinités ; ces dernières souvent prétextes à dissimuler les deux autres. Alors l’évidence apparaît, mordante : il y aura toujours un nouvel ennemi, une guerre à venir, quitte à s’inventer des raisons de la faire. « Défiez les Dieux », assène L’ODYSSÉE, pour ne pas dire défier le déterminisme, l’atavisme ou la fatalité – celle d’une humanité condamnée à se déchirer. « Divin rejeton de Laërte, industrieux Ulysse / Arrête ! ne prolonge pas cette lutte indécise », lançait Athéna dans les dernières lignes du chant de Homère. « Abandonne la lutte et vis ! », paraphrase Nolan qui, dans cette ode au lâcher-prise, semble presque aborder sa propre névrose du contrôle. Car s’il émeut en faisant d’Ulysse le sujet d’un PTSD, il n’en dédouane pas pour autant son héros, comme il ne l’avait déjà pas fait avec Robert Oppenheimer. Assumant l’ADN du texte de Homère, œuvre sur l’art du récit, L’ODYSSÉE réaffirme alors le rôle social du storytelling face à l’horreur. Les grandes histoires servent à ça : raconter, questionner, informer. Et inscrire notre passé commun dans l’éternité, nous le rappeler encore et encore, pour qu’un jour, peut-être, on en retienne enfin les leçons.
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De : Christopher Nolan
Avec : Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, Zendaya, Charlize Theron
Pays : États-Unis
Durée : 2h52

