Cannes 2026 : CLARISSA

19/05/2026 - Par Emmanuelle Spadacenta
Sélectionné à la Quinzaine des cinéastes, CLARISSA subvertit la littérature anglaise pour raconter le Nigeria, ancien protectorat britannique, dans ce qu’il a de plus riche.

Dans leur premier film EYIMOFE (2020), les frères Arie et Chuko Esiri, réalisateurs nigérians basés à Londres, racontaient la « migration inversée » (sic !) de deux habitants de Lagos qui, après avoir tant œuvré à partir l’un pour l’Espagne, l’autre pour l’Italie, devaient finalement rester chez eux. Un long-métrage un peu fragile mais très attachant et qui constituait, des années avant UN JOUR AVEC MON PÈRE d’Akinola Davies (à Cannes en 2025), une alternative de cinéma d’art et essai aux productions de Nollywood – d’ailleurs, le film avait été présenté à Berlin. Leur regard sur le Nigeria s’étend avec CLARISSA, transposition de « Mrs Dalloway » dans le Lagos d’aujourd’hui. Soit un portrait de la bourgeoisie locale et de cette population élevée selon la culture britannique – le Nigeria en était une colonie entre 1914 et 1960. Dans les traces du roman de Virginia Woolf, donc, l’héroïne, Clarissa (Sophie Okonedo), organise une grande réception dans sa propriété de Lagos ; seront présents des membres de la haute société locale, et des amis de son adolescence, notamment Sally (Nikki Amuka-Bird), pour qui elle en pinçait, et Peter (David Oyelowo), l’aspirant écrivain qui l’aimait. Clarissa lui a préféré Richard (Jude Akuwudike, le Mofe de EYIMOFE), dans un mariage de convenance. Comme les récits britanniques ne font jamais l’économie des rapports de classe, CLARISSA aussi nous parle des maîtres et des gens de maison, mais aussi de cette caste à part au Nigeria : les soldats. Septimus (Fortune Nwafor, lui aussi déjà au casting d’EYIMOFE), époux de la couturière de Clarissa, est bouleversé par la mort de son supérieur – alors que le syndrome post-traumatique est rarement traité dans le cinéma africain. Filmé en 35mm, choix qui donne au film un air de classique instantané, CLARISSA glisse des quartiers cossus de Lagos aux rues plus populaires, et retourne en arrière, trente ans auparavant, lorsque Clarissa et ses compagnons paressaient et refaisaient le monde, alanguis dans une nature luxuriante, lovés dans leurs privilèges – dans cette partie, les personnages sont incarnés par de jeunes acteurs très convaincants, de Ayo Edebiri à Toheeb Jimoh, en passant par l’époustouflante India Amarteifio de LA REINE CHARLOTTE. Subversion de la représentation du Nigeria à l’écran, portrait sociologique d’un pays profondément politique, où les Nigérians, civils ou militaires, s’impliquent entièrement dans l’avenir du pays, le film des Esiri n’est jamais obsédé par l’intrigue, mais est tout entier dévoué à l’atmosphère, et aux sentiments. Le Nigeria d’aujourd’hui ressemble à la Grande-Bretagne des années 20, disent-ils. Si bien que le temps d’un film, les Esiri semblent habités par l’esprit de James Ivory, utilisant les récits de l’empire colonial pour mieux raconter le pays colonisé. Franchement, c’est assez brillant.

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Sortie : Prochainement
De : Arie et Chuko Esiri
Avec : Sophie Okonedo, David Oyelowo, Ayo Edebiri, Toheeb Jimoh
Pays : Nigéria
Durée : 2h05
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