Cannes 2026 : L’ÊTRE AIMÉ

16/05/2026 - Par Emmanuelle Spadacenta
À 44 ans, Rodrigo Sorogoyen fait son « film sur le cinéma ». En parlant de son milieu, il étend brillamment ses réflexions à tous les changements sociétaux, bien aidé en cela par Javier Bardem, pas le dernier pour la politique.

Au cinéma, il y a deux Rodrigo Sorogoyen : celui des thrillers irrespirables comme QUE DIOS NOS PERDONE ou AS BESTAS et celui du psychodrame représenté par MADRE ou cette année L’ÊTRE AIMÉ. Moins immédiatement identifié comme du cinéma de genre, ces films-là, comme les meilleurs films noirs, ont la combustion lente. Les images restent, l’ambiance colle à la peau, la maîtrise de la mise en scène est si indéniable que le souvenir du film et l’impression qu’il laisse sont peut-être plus forts que l’expérience du film en elle-même. C’est la marque des grands réalisateurs : leur aptitude à transcender les histoires les plus anodines en films qui durent. Car l’histoire de L’ÊTRE AIMÉ, terriblement semblable à celle de VALEUR SENTIMENTALE (de Joachim Trier, présenté en compétition à Cannes l’an dernier), n’est à la fois ni follement originale ni a priori cruciale. Esteban Martínez (Javier Bardem, monstrueux) est un grand réalisateur espagnol, il va bientôt tourner son nouveau long-métrage et a une actrice, pas très connue, dans le collimateur. Il l’attend pour déjeuner, Sorogoyen ne lâche pas son visage anxieux, son air fébrile, en gros plan, en longue focale. Les salutations – en fait des retrouvailles –, le choix du plat, du vin, les banalités, jusqu’aux reproches, aux couleuvres avalées : c’est le père, elle est la fille. Tout ça filmé quasiment en temps réel, à coup de champ/contre-champ faisant monter une tension terrible. Lui veut renouer après s’être éloigné d’elle ; elle, croit à la sincérité de son père et au bénéfice professionnel d’un premier rôle. On les suit, au gré de longues semaines de tournage, faire l’expérience d’une promiscuité inédite, que les griefs personnels vont probablement parasiter. Au-delà de la relation père-fille décortiquée à travers un passé douloureux et les souvenirs pas franchement partagés, le tout dans le huis-clos d’un tournage dans le désert, L’ÊTRE AIMÉ est beaucoup plus pertinent lorsqu’il fait le portrait de deux générations, apparemment de bonne volonté, et les limites éthiques et morales qu’elles atteignent dans leur cohabitation. C’est dans le quotidien de ce tournage que le film trouve toute sa force politique. Le changement de paradigme post #MeToo, au-delà des violences sexistes et sexuelles, impacte tous les rapports de pouvoir : lors d’une scène de tournage d’un repas, dont les prises se multiplient et qui met Esteban à bout, L’ÊTRE AIMÉ organise la mise à mort du « démiurge » pour montrer à quel point les femmes autour de lui, et un paquet d’hommes aussi, ne tolèrent plus la toxicité de ces types-là. Dans ce plaidoyer dont la tension et la dramaturgie émanent du simple progressisme, Rodrigo Sorogoyen n’épargne pas, non plus, les millenials à travers le personnage de la fille, qui accepte le népotisme sans dilemme moral et peut aussi brutaliser le dialogue par manque de psychologie. Là, le film trouve dans le personnage de Marina Foïs, productrice d’Esteban Martínez, une sorte de « voie de la sagesse » : longtemps dévouée à son metteur en scène et ayant trop souvent mélangé le personnel et le privé, elle apprend à la dure à regarder sa génération en face : fini les passe-droits pour les génies. La démonstration est sans appel.

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Sortie : 16.05.26
De : Rodrigo Sorogoyen
Avec : Javier Bardem, Victoria Luengo, Marina Foïs, Raúl Arévalo
Pays : Espagne
Durée : 2h15
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