Cannes 2026 : LA GRADIVA
Sur le papier, rien ne laissait présager le choc que LA GRADIVA a laissé en nous à la fin de la séance. Près de 2h30, collé aux basques d’une classe de terminale en voyage scolaire à Naples : on a connu proposition de cinéma a priori plus excitante. Et pourtant. Dès les premières images, nimbées d’un sépia mystérieux, Marine Atlan nous attrape. Tout dans LA GRADIVA semble hanté. Par le passé ou le futur, c’est là toute la beauté et la puissance de ce premier long-métrage fleuve qui prend le pouls d’un âge charnière. Quelque chose vibre et vit devant la caméra. Notre regard, jamais voyeur, toujours d’une extrême délicatesse et précision, est invité à se fixer sur ces jeunes gens comme à travers un kaléidoscope. Ils sont là devant nous, turbulents, silencieux, bourreaux ou victimes, garçons, filles, désirés ou rejetés, et échappent constamment aux cases dans lesquelles un mauvais film aurait pu les emprisonner. Porté par l’énergie de l’adolescence, LA GRADIVA file d’abord vite, chahute pour mieux réussir ensuite à capter les silences, tout ce qui ne se dit pas, les creux et les pleins d’une génération au sommet d’un monde, aux portes d’un autre. Petit à petit se détachent du groupe des visages, des trajectoires et ce qui n’aurait pu n’être qu’un film à l’aspect documentaire, devient une grande machine à fiction. Car Marine Atlan connaît elle aussi son Histoire. En emmenant ses ados à Naples, non loin de Pompéi, elle convoque autant l’imaginaire de la catastrophe annoncée, la pétrification des corps, la menace de l’éruption comme une métaphore, que le fantôme de la modernité cinématographique et le VOYAGE EN ITALIE de Rossellini. C’est comme si ces adolescents fougueux et tristes étaient sans le savoir écrasés par le poids d’un passé qu’ils ignorent, de ce corps momifié par le Vésuve à la désintégration intime d’Ingrid Bergman devant les marbres d’un musée. Pourtant, constamment, la vie triomphe à l’écran si bien que le spectateur, comme le personnage de la nouvelle à laquelle LA GRADIVA emprunte son titre, s’étonne de voir ces ados constamment échapper à l’image dans laquelle il les avait figés. Soleil noir du film, Tony, l’histrion, prend soudain en gravité, en étrangeté et son histoire éclaire celle des autres. En face, Antonia Buresi donne à leur prof une vitalité, une passion et une colère réjouissantes. Ce que réussit Marine Atlan avec sa bande de comédiens impressionne, car elle parvient à mélanger parfaitement la puissance du naturalisme avec la grandeur et l’émotion du romanesque. « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », écrivait Rimbaud. Marine Atlan prouve au contraire qu’il y a dans certains rires, certains regards, une gravité terrible. Et tandis que le film pousse ses personnages en avant, le passé s’éclaire, le présent se trouble et le futur ne sera plus jamais comme avant. Magnifique.
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De : Marine Atlan
Avec : Antonia Buresi, Julie Sokolowski
Pays : France / Italie
Durée : 2h25

