« HURLEVENT »

10/02/2026 - Par Emmanuelle Spadacenta
SALTBURN fait désormais office de proto « HURLEVENT ». Le nouveau film d’Emerald Fennell – visuellement son plus impressionnant – raconte la toxicité du désir et les paradoxes du consentement. Une version actuelle du livre d’Emily Brontë.

Emerald Fennell se défendra toujours d’être dans la provocation et pourtant, certains de ses gestes les plus sulfureux ont l’air d’être gratuits. Prenez par exemple les toutes premières minutes de « HURLEVENT », au noir. On y entend des bruits sans équivoque, qui s’accélèrent à mesure qu’une respiration faiblit et se coupe. Surprise quand l’image survient : l’onanisme imaginé est en fait un pendu en pleine agonie. Pirouette racoleuse ? Peut-être. Ou note d’intention : un peu comme le livre – l’unique d’Emily Brontë – que Fennell adapte partiellement ici, « HURLEVENT » sera une histoire de petite et de grande mort, le sexe et le trépas, avec un peu de passion au milieu. On démarre sur la jeune Catherine et sa « dame de compagnie » Nelly, pré-ados déjà friandes de spectacles morbides. C’est à la « fête aux pendus » que le père de Catherine, M. Earnshaw, ramène « des bas-fonds » Heathcliff, à peine plus vieux que sa fille qui le prendra comme « animal de compagnie ». Là aussi, on nous prévient : la cruauté de « Hurlevent », avec ses personnages détestables, ses hommes nombrilistes, alcooliques et violents et ses femmes prêtes à trahir par envie ou nécessité, restera intacte. Heathcliff, éperdument amoureux de Catherine, la torturera en prenant une autre épouse soumise ; Catherine, éperdument amoureuse de Heathcliff, s’accroche à celui qu’elle a épousé pour un meilleur statut. Il y a quelque part sous toute cette médiocrité, sous toute cette passion toxique, sous cette théorie du consentement et de l’humiliation consentie – en cela, le film est le digne successeur du formidable SALTBURN –, le tumulte des sentiments, une histoire d’amour déchirante, un romanesque fou sur fond d’Angleterre rurale, de grandes plaines battues par les vents et de falaises mystérieuses. Le cinéma se rachète ici son pouvoir romantique avec une fresque délirante d’ambition et de grands sentiments. Et un tout petit peu de cul.

Ultra moderne dans sa malice, dans sa manière d’être toujours un pied dans la fièvre des questions actuelles, un autre dans le portrait suranné d’une époque, « HURLEVENT » trébuche quand il veut absolument – drôle d’idée – « être pop ». Son film un peu trop annoncé comme un néo-« Roméo et Juliette » ou un néo-ROMEO + JULIETTE – on ne comprend pas trop – Fennell tartine du Charli XCX dès que l’occasion se présente. Ou plutôt dès que l’occasion se provoque, puisqu’on ménage pour les morceaux inédits de la chanteuse des séquences musicales plutôt embarrassantes, de douteux simili training montages. Le problème n’étant même pas que tout ça ressemble à du clip ou de la pub, mais plutôt que les compositions de Charli XCX viennent totalement éteindre l’érotisme du film. Un tue-l’amour si vous préférez, une débandade. Le cinéma américain nous a beaucoup servi ces temps-ci, comme un sommet d’iconoclasme, la fameuse rupture entre l’image et la musique. Ainsi Benny Safdie s’est armé d’un jazz expérimental pour accompagner le monde du MMA des années 90 (ça décale), Josh, lui, a opté pour la musique des années 80 pour ambiancer les aventures de Marty (SUPREME), héros des 50’s (ça décale encore). Ici de la pop pour illustrer la fin du XVIIIe. Ça décale en vain, comme une piètre tentative de draguer son public sur Instagram. Dommage car ce qui fonctionne foncièrement dans « HURLEVENT », c’est le savoir-faire d’Emerald Fennell, son évident talent visuel, le dialogue qu’elle entretient avec un cinéma britannique gothique dont elle est clairement l’héritière. Elle façonne l’image pour s’inscrire dans un classicisme somptueux, avec ses « mate paintings », ses décors expressionnistes et son symbolisme – quitte à manquer de subtilité. Lors d’un décès par abus d’alcool, elle filme le cadavre entre deux montagnes de bouteilles : le réalisme l’intéresse moins que l’évocation d’une vérité émotionnelle. Lorsqu’elle boursouffle ses images, jusqu’au grotesque, c’est moins par goût que pour révéler la vulgarité du luxe de l’époque. C’est un cinéma farceur, coquin et mal élevé, mais toujours pour dépeindre, sans détour, notre rapport tordu à l’élégance et la beauté. Ce qui, au sein d’une industrie hollywoodienne aseptisée, est une saine provocation.

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Sortie : 11.02.26
De : Emerald Fennell
Avec : Margot Robbie, Jacob Elordi, Hong Chau, Shazad Latif
Pays : États-Unis
Durée : 2h16
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